À coeur ouvert 15 juin 2026

Quand le cédant devient mentor

On le sait tous : un transfert agricole, ce n’est pas évident. Encore trop fréquemment, la communication est difficile, parfois même absente. Les besoins du cédant comme ceux de la relève demeurent incompris, ou simplement méconnus.

Le cédant peut craindre de perdre sa place, de ne plus être consulté, de devenir spectateur dans une entreprise qu’il a bâtie à bout de bras. De son côté, la relève tente de trouver sa voix, sa manière de faire, sa vision de l’avenir. Pourtant, les visions de chacun sont rarement discutées. Les attentes liées aux rôles ne sont pas définies. La perception de la situation actuelle n’est pas abordée et le scénario idéal du transfert n’est même pas effleuré.

Et si, plutôt que de voir le cédant uniquement comme celui qui doit se retirer, on lui reconnaissait un rôle de mentor? Le cédant a généralement appris sur le tas, avec les moyens du moment. Parfois à travers des méthodes plus anciennes, parfois dans l’urgence, parfois en tirant des leçons de ses erreurs. Mais il a appris. Il a essayé et il a tenu bon. Il a acquis un savoir qu’aucun manuel ne peut entièrement transmettre.

Dans la vie, il est toujours possible de s’améliorer. La relève arrive souvent avec une vision différente, des idées nouvelles et des connaissances actualisées. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut tout jeter du passé. Au contraire, il y a quelque chose de précieux à créer lorsque l’expérience rencontre le renouveau.

Alors, pourquoi ne pas laisser une vraie place à celui qui cède? Non pas pour tout contrôler, mais pour accompagner. Pourquoi ne pas lui permettre de prendre le temps de transmettre son savoir, son vécu, ses réflexes et ses leçons apprises? Pourquoi vouloir aller vite, vite, vite, au risque de replacer le successeur dans la même position d’isolement et d’essais-erreurs que celle qu’a connue la génération précédente?

Être mentor, ce n’est pas empêcher l’autre d’avancer. C’est l’aider à avancer plus solidement. C’est accepter que les choses changent sans croire que tout ce qu’on a fait n’a plus de valeur. C’est transmettre sans imposer. C’est guider sans écraser. C’est faire de la place à l’autre, tout en mettant à profit la richesse que l’on porte. Un transfert agricole ne devrait pas être seulement un changement de nom sur des papiers, ni un passage rapide d’une génération à l’autre. Il devrait aussi être un passage de savoir, d’expérience, de valeurs et de confiance.

Il ne faut pas oublier que, derrière un transfert, il y a des humains, des émotions et des attachements profonds. Une ferme n’est pas qu’une entreprise : c’est une vie, une identité, parfois un héritage chargé d’histoire. Couper ce lien trop brusquement, sans reconnaissance ni transition, peut laisser des traces. On parle de transfert financier, de transfert d’actifs… mais bien peu de transfert humain. Pourtant, c’est souvent là que tout se joue. Une entreprise peut survivre sans équipement neuf, mais difficilement sans relations solides.

Dans ces moments, le travailleur ou la travailleuse de rang peut être un allié précieux. Il peut vous accompagner dans cette communication parfois difficile. Il peut vous aider à mettre des mots sur vos besoins et à mieux comprendre ceux de l’autre, à faire entendre ce qui est couramment tu. Il procure un espace neutre où chacun peut s’exprimer sans crainte, de façon à ramener un dialogue plus sain et constructif.

Et si on voyait le transfert non pas comme une fin, mais comme une continuité transformée. Alors, prenons le temps de prendre le temps. Parce qu’au fond, bien accompagner aujourd’hui, c’est aussi mieux faire grandir demain.  


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