Les 2 000 ruches de Raphaël Vacher, président des Apiculteurs et apicultrices du Québec, sont réparties sur le territoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Photo : Gracieuseté de Raphaël Vacher
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S'abonner maintenantNous y sommes! La saison de la pollinisation commence et avec elle, deux enjeux qui se répètent depuis quelques années pour les producteurs de fruits du Québec : la quantité de ruches offertes en location, et le prix qu’exigeront les apiculteurs pour leurs précieux insectes. Coup d’œil sur la situation.
Les premiers constats quant à la survie des abeilles au dernier hiver semblent encourageants. Certains apiculteurs souffriraient de pertes considérables, mais le phénomène resterait isolé, soutient Raphaël Vacher, président des Apiculteurs et apicultrices du Québec, qui prévoit une saison « normale » quant au nombre de colonies disponibles pour les producteurs de fruits.
Certains fruiticulteurs doivent cependant s’attendre à une augmentation du prix de location des ruches qu’ils utilisent pour polliniser leurs cultures. Ce sera visiblement le cas pour les producteurs de bleuets sauvages, fortement dépendants des abeilles commerciales. « Les prix devraient être autour de 225 $ la ruche pour le bleuet, estime Raphaël Vacher. Dans la canneberge, c’est toujours un peu moins parce que la demande est moins forte. Le prix devrait avoisiner 215 à 220 $ », dit-il, tout en précisant qu’il ne s’agit que d’une estimation. Le prix final reste invariablement celui négocié sur le terrain, entre l’apiculteur et son client. Quel que soit le prix convenu, néanmoins, M. Vacher recommande à ses membres d’imposer une surcharge de 10 $ pour couvrir la hausse importante du prix du carburant, amorcée en février.

L’augmentation du prix de location des colonies d’abeilles suit une tendance bien installée depuis une dizaine d’années. Des données récentes de l’Institut de la statistique du Québec montrent que, malgré quelques variations annuelles, la hausse dépasse le rythme de l’inflation sur l’ensemble de la période (voir graphique ci-dessous).
Cette tendance provoque manifestement des tiraillements entre les apiculteurs et les producteurs de fruits du Québec. « La pollinisation est un des plus gros postes de dépenses des producteurs de bleuets », signale Nicolas Pedneault, président des Producteurs et productrices de bleuets sauvages du Québec. Même s’il existe des solutions de rechange pour polliniser les cultures, les abeilles en location demeurent incontournables, explique M. Pedneault. « Les ruches d’abeilles représentent encore aujourd’hui environ la moitié de la force de pollinisateurs commerciaux utilisés par les producteurs de bleuets au Québec », dit-il avant d’ajouter que la plupart de ses membres recourent la plupart du temps, maintenant, à deux types de pollinisateurs.

Difficultés d’approvisionnement
L’augmentation des prix tient à un autre facteur. L’industrie a connu des pertes considérables ces dernières années, en raison d’importantes mortalités dans les colonies. Au Québec, un petit acarien, le Varroa destructor, et la varroase, la maladie qu’il provoque, mènent la vie dure aux abeilles et aux apiculteurs. « On a eu 50 % de pertes en 2022, 40 % en 2024. Quand tu as de grosses pertes comme ça, tu perds tes liquidités, sans compter la perte de revenus. Après ce genre d’événement, il faut que tu refasses tes liquidités, que tu remontes ton cheptel. On parle de deux à trois ans pour se remettre de tout ça », explique Raphaël Vacher.
De pareils chocs du côté de l’offre influencent invariablement le prix de location des ruches. Ils créent aussi de l’incertitude chez les producteurs de fruits. Personne à qui La Terre a parlé n’évoque toutefois l’idée d’une catastrophe. La disponibilité irrégulière des colonies, et la croissance des prix, en amènent néanmoins certains à chercher des solutions de rechange. C’est le cas dans les bleuetières. « Les producteurs se sont tournés en partie vers d’autres pollinisateurs commerciaux, comme les bourdons et les mégachiles », constate Nicolas Pedneault, qui reconnaît cependant qu’il s’agit d’une solution partielle.
On a des solutions de rechange, mais ça va toujours demeurer une relation de partenariat obligé entre nos deux groupes. Les ruches d’abeilles vont toujours demeurer le pollinisateur numéro 1 pour les grandes superficies de bleuetières sauvages.

Les producteurs de bleuets et ceux de canneberges accaparent l’essentiel du marché des colonies d’abeilles en location, au Québec. D’autres aux besoins plus modestes, comme les pomiculteurs, souffrent cependant aussi de l’instabilité de l’approvisionnement. Philippe Jobin cultive des pommes de consommation à Frelighsburg, en Montérégie. Il fait partie de ceux qui demeurent intéressés par la location de ruches, mais que la disponibilité incertaine des colonies, d’une année à l’autre, incite à réduire sa dépendance à cette méthode particulièrement efficace, mais coûteuse.
Pour Philippe Jobin, la nature reste encore la solution la plus simple pour gagner en autonomie. « Ça fait quelques années que le timing des pissenlits et celui de la floraison des pommiers arrivent en même temps. Ça a l’avantage d’attirer d’autres insectes. Ça se promène en haut et en bas », observe le pomiculteur, qui teste aussi l’efficacité de bandes fleuries entre ses rangs de pommiers. « On a commencé l’an passé. J’ai hâte de voir comment, ce printemps, ça va repartir. »
D’ailleurs, l’absence d’abeilles commerciales n’a pas eu d’incidence sur la production de Philippe Jobin, l’an dernier. « J’ai eu quand même une bonne récolte en termes de quantité et de qualité », dit-il. Même son de cloche du côté d’Amélie Morin, étudiante au doctorat à l’Université Laval et spécialiste des insectes pollinisateurs. « J’ai rencontré quelques producteurs qui ont cessé la location [de ruches] et qui n’ont vu aucune différence de rendement, soutient l’étudiante-chercheuse. Mais il faudrait plus d’études [pour comprendre pourquoi]. » Chose certaine, affirme-t-elle, la cohabitation serait difficile entre les pollinisateurs commerciaux et indigènes. « Les pollinisateurs commerciaux transmettent des maladies et compétitionnent fortement les ressources, ce qui cause souvent des déclins chez nos espèces de pollinisateurs indigènes », souligne Amélie Morin.

L’apiculture québécoise dans l’ensemble canadien
Le Québec compte moins d’apiculteurs que la moyenne canadienne, montrent les plus récentes données de Statistique Canada. Avec 528 apiculteurs sur les 16 360 au pays, la province représentait 3,2 % de l’ensemble des producteurs, en 2025. À l’échelle nationale, c’est en Alberta que nous retrouvons le plus grand nombre de ruches, mais ce sont les apiculteurs de la Saskatchewan qui génèrent le plus de revenus en miel par ruche. Avec tout près de 370 $ par ruche, les producteurs saskatchewanais se démarquent des autres apiculteurs du pays. L’Ontario et le Manitoba suivent avec 346 $ et 344 $, respectivement. Le Québec arrive quatrième, à 302 $ de revenus en miel par ruche. Les apiculteurs de la Belle Province occupent par ailleurs le huitième rang au pays quant au nombre de producteurs, et le sixième rang pour la quantité de ruches.