La « plotte à quotas »

 « Je vais commencer cru… je suis Isabelle… la “plotte à quotas”. » La phrase choque, dérange, accroche. Mais derrière ces mots, il n’y a pas de provocation. Il y a plutôt un malaise, diffus, difficile à nommer, qui s’installe tranquillement.

Isabelle (prénom fictif) vit dans une ferme laitière depuis huit ans. Elle aime son conjoint « comme au premier jour », elle aime sa vie, elle aime la ferme. Elle y a bâti sa famille, accueilli des jumeaux, et aujourd’hui, elle attend un quatrième enfant. De l’extérieur, tout semble solide, enraciné, construit à deux. Mais avec le temps, quelque chose a commencé à grincer. « Je suis comblée. Mais je n’ai rien. » Cette phrase, simple en apparence, révèle un déséquilibre plus profond. Isabelle ne possède aucune sécurité financière à son nom, ni propriété, ni statut clairement défini au sein de l’entreprise. Pourtant, elle est là, tous les jours. Elle soutient, elle organise, elle s’implique, elle « fait rouler la famille » et contribue au fonctionnement de la ferme. Une présence constante, une contribution bien réelle, mais une place qui demeure floue.

Dans le milieu agricole, ces réalités peinent à être nommées. Elles existent pourtant en toile de fond de nombreuses fermes, où les conjointes participent pleinement au projet sans nécessairement y être reconnues officiellement. Ni dans les parts, ni dans les décisions, ni parfois même dans les discussions. Et autour de cela, il y a les perceptions. Les blagues, les commentaires, les histoires qui circulent et caricaturent des situations souvent bien plus complexes. Celles de femmes « qui arrivent pour le gars avec des quotas » ou de celles qui « partent avec la moitié ». Même lorsqu’ils ne sont pas adressés directement, ces discours finissent par s’imprimer, influençant le regard que certaines femmes portent sur elles-mêmes.

Alors, quand Isabelle aborde la question de sa sécurité, quelque chose se bloque. Elle a quitté son milieu, mis sa carrière sur pause, porté leurs enfants, investi son temps et son énergie dans ce projet commun. Elle ne cherche pas à prendre, mais à exister pleinement dans ce qu’elle contribue à bâtir.

Je veux juste me sentir en sécurité sans avoir honte de le demander.

Isabelle (prénom fictif)

Ce témoignage met en lumière une tension bien réelle dans le monde agricole : celle qui se joue entre l’amour et la structure, entre le projet de vie et l’entreprise. Car une ferme n’est pas qu’un lieu de travail. C’est un espace où s’entremêlent les relations, les investissements, les choix de vie et l’avenir. Et dans cet entre-deux, certaines places demeurent incertaines. Poser des questions de protection, de reconnaissance ou de sécurité n’a rien d’un manque de confiance. C’est, au contraire, une manière de solidifier ce qui existe déjà. Encore faut-il se sentir légitime de le faire.

« Pourquoi je me sens coupable de vouloir une protection dans un projet qu’on a choisi à deux? » La question reste en suspens. Elle dépasse largement l’histoire d’Isabelle. Car au-delà des bâtiments, des terres et des quotas, il y a des personnes qui portent ces projets au quotidien. Des contributions invisibles, mais essentielles. Des engagements qui ne figurent dans aucun registre, mais sans lesquels rien ne tiendrait. Peut-être est-il temps de regarder ces réalités autrement. Non pas comme un risque, mais comme une discussion nécessaire. Au fond, la vraie question n’est pas tant de savoir ce qui appartient à qui, mais de se demander si chacun y a réellement sa place.  


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