À coeur ouvert 24 avril 2026

Crier au loup avant de se faire dévorer 

Dans le monde agricole, il y a des silences qui coûtent cher. Des silences face aux prix imposés. Des silences face aux normes qui s’empilent. Des silences face aux injustices qui s’installent tranquillement.

Et pendant qu’on se demande si on devrait parler… le loup avance. Au Canada, le nombre de fermes a fondu de moitié en cinquante ans. Au Québec, la réalité est la même : le nombre de fermes diminue, mais leur taille augmente, concentrant la production et accentuant la pression sur celles qui restent. Derrière ces chiffres, il y a une autre réalité : des taux élevés de stress et de détresse. Et pourtant, combien continuent, en silence?

On a souvent peur de « crier au loup ». Peur d’être perçus comme alarmistes. Peur de déranger. Alors, certains portent la voix. Souvent les mêmes. Mais derrière eux, combien pensent la même chose sans jamais le dire? Pendant ce temps, les coûts explosent. En quelques années à peine, le prix des intrants (carburant, fertilisants, alimentation) a bondi de 20 % à 40 % selon les secteurs. Et on ne parle même pas des taux d’intérêt. Les marges, elles, ne suivent pas toujours. Et pendant que les producteurs absorbent les hausses, leur part du prix payé à l’épicerie reste souvent inférieure à 25 %. On travaille plus. On investit plus. On risque plus. Mais on ne contrôle pas davantage. 

Dans nos fermes, on sait ce que ça veut dire, la solidarité. On sait s’entraider dans les tempêtes. On sait se lever à 5 h du matin pour aider un voisin à rentrer son foin avant la pluie. On sait se prêter de la machinerie. On sait s’organiser quand un incendie frappe. Le problème, c’est que le loup ne distingue pas ceux qui crient de ceux qui se taisent. Quand il attaque, il attaque tout le monde.

Pourquoi serait-ce différent quand il s’agit d’injustices systémiques? La pression économique. La lourdeur administrative. Les politiques déconnectées du terrain. Les décisions prises sans nous. Ce ne sont pas des réalités individuelles. Ce sont des réalités collectives. Et une réalité collective exige une réponse collective. Il y a ceux qui portent le message. Ils sont essentiels. Mais on reste trop souvent chacun dans notre rang. Aller au front, ce n’est pas crier plus fort que les autres. C’est être présent. Signer. Participer. Appuyer. Se montrer.

Dénoncer.

Dans nos champs, on le sait, si une clôture est brisée et que personne ne la répare, ce n’est qu’une question de temps avant que les vaches se sauvent et que tout le monde en subisse les conséquences. C’est pareil avec notre agriculture. Si on banalise, si on laisse faire, le loup finit toujours par entrer. Crier au loup, ce n’est pas dramatiser. C’est refuser de disparaître en silence. L’agriculture est un monde de résilience. Mais la résilience ne doit pas devenir une excuse pour tout accepter.

Il y a aussi un travail essentiel qui dépasse nos rangs : celui de sensibiliser la société à la réalité agricole. Car une société qui ne comprend ni comment ni à quel prix sa nourriture est produite ne peut mesurer les effets des décisions qui nous touchent. Conscientiser, ce n’est pas justifier. C’est créer un lien. Remettre de l’humain derrière les productions. Expliquer les enjeux avant qu’ils ne deviennent des crises. Plus la société est informée, plus elle est en mesure de soutenir et de défendre une agriculture locale et durable. Au fond, la question n’est pas de savoir qui parle le plus fort, mais bien qui sera encore là pour parler dans dix ans. Crier au loup… ou le laisser nous dévorer?  


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