Volailles 3 avril 2026

De l’école à la ferme : le parcours engagé de Jessica Lavallée-Morin

Troisième génération aux commandes de la Ferme avicole Bernard Morin & Fils, à Saint-Bernard-de-Michaudville en Montérégie, Jessica Lavallée-Morin conjugue tradition et modernité avec aplomb. Celle qui, plus jeune, ne se voyait pas en agriculture incarne aujourd’hui une relève engagée, aussi bien à titre de gestionnaire et d’administratrice que de porte-parole de son milieu.

Enfant, Jessica Lavallée-Morin n’était pas tentée par une vie en agriculture. « Ce n’est pas une chose sur laquelle mes parents ont insisté. Ils tenaient à ce qu’on aille voir autre chose », explique celle qui s’est d’abord intéressée à la science politique, avant de bifurquer vers l’éducation du français.

Une meunerie a été construite à la ferme il y a une dizaine d’années. François Lavallée-Morin en est le responsable. Photo : Gracieuseté de Jessica Lavallée-Morin

Après deux ans à enseigner le français en Outaouais, Mme Lavallée-Morin est cependant revenue dans sa région au milieu des années 2010, à une époque où il n’y avait pas encore de pénurie de professeurs. Elle a donc mis l’épaule à la roue dans l’entreprise familiale, où son dynamisme a été remarqué.

On lui offre un poste comme représentante chez Wilfrid Major ltée, un distributeur de moulée destinée à la volaille. Ce qui devait être un emploi temporaire s’est finalement mué en aventure de huit ans, où la jeune femme a arpenté l’est de l’Ontario et le Québec tout en redécouvrant l’industrie. 

En 2024, elle prend officiellement la direction des opérations de la ferme familiale, après son grand-père Bernard et son père Luc. Sa sœur Julie est déjà coactionnaire; suivront ses frères François et Jonathan, qui complètent la troisième génération de producteurs propriétaires.

Gestion logistique ou de projets, relations avec les fournisseurs, optimisation de la performance, ajustements dans les formules de moulée, gestion du personnel, des horaires et de la formation continue, et bien sûr, toutes autres tâches connexes : le quotidien de Jessica Lavallée-Morin est varié et stimulant.

« J’aime ça, confie-t-elle. On est proactifs, et c’est le fun d’avoir à gérer cette multitude [de tâches]. J’aime mes petites routines, mais j’aime aussi l’adrénaline que peut entraîner un imprévu. » 

L’entreprise produit près de 300 000 poulettes et près de 100 millions d’oeufs annuellement, sur ses deux sites de Saint-Bernard-de-Michaudville et de Saint-Denis-sur-Richelieu. Photo : Marie-Ève Martel

À l’avant-garde

Fondée par Bernard Morin en 1940, la ferme comptait à l’époque quelque 3 000 poules. Quatre-vingt-six ans plus tard, grâce aux efforts de son père Luc, qui a misé sur la croissance de l’entreprise familiale, celle-ci produit près de 300 000 poulettes et près de 100 millions d’œufs annuellement, sur ses deux sites de Saint-Bernard-de-Michaudville et de Saint-Denis-sur-Richelieu.

L’entreprise, actionnaire de Nutrioeuf, possède aussi une production en Ontario. Elle exploite trois autres sites en Beauce, en Ontario et au Manitoba avec des partenaires locaux.

La ferme a converti ses poulaillers en volière il y a 10 ans, permettant aux oiseaux une plus grande liberté de mouvement. Elle était alors parmi les premiers établissements au Québec, voire au Canada, à effectuer cette transition.

Une nouvelle éleveuse Combi, c’est-à-dire qui permet aussi bien de confiner les poules en cage que de les laisser en liberté, a été aménagée au cours de l’hiver. Elle a accueilli ses premiers poussins le 11 mars dernier.

Alors que tous les producteurs d’œufs du pays devront élever des poules en liberté ou dans de plus grands espaces d’ici 2036, la Ferme avicole Bernard Morin & Fils inc. a fait figure de pionnière en entreprenant ce virage il y a une décennie. 

L’entreprise est de plus en plus sollicitée par d’autres producteurs qui souhaitent être conseillés pour ce virage important, qui nécessite une adaptation.

C’est un réapprentissage en termes d’opérations. Il faut carrément réapprendre à produire des œufs. Plusieurs producteurs réfléchissent actuellement à la manière dont ils vont rénover leurs bâtiments pour se conformer aux futures normes, alors qu’ici, c’est fait depuis 10 ans. On est heureux de partager notre savoir.

Jessica Lavallée-Morin

Porter la voix du milieu

Son intérêt pour la politique, son bref passage en enseignement et sa vocation agricole semblent former un parcours des plus hétéroclites. Or, ces trois chapitres sont portés par un même fil conducteur pour Jessica Lavallée-Morin, à savoir un élan vers les autres et le désir de communiquer, de porter un message.

Son « sac à dos », comme elle l’appelle, lui permet donc de jumeler la somme de ses expériences au nom du bien commun. 

« J’aime beaucoup les gens. J’aime énormément apprendre et transmettre des connaissances, avance la principale intéressée. Mon parcours a toujours été de travailler avec les gens, de les représenter, de porter un message et d’éduquer le public. »

Elle est notamment administratrice de la Fédération des producteurs d’œufs du Québec, de la Fête des producteurs bermigeois et de l’organisme Au cœur des familles agricoles depuis le printemps 2025. Elle a aussi rejoint le groupe des femmes en agriculture de la Fédération des producteurs d’œufs du Canada.

Mme Lavallée-Morin profite de ces tribunes pour s’exprimer sur différents enjeux sur le milieu avicole et plus largement, agricole.

La santé mentale des producteurs est l’un de ses chevaux de bataille. « Comme représentante, j’ai pu remarquer que des producteurs avaient parfois de moins bonnes journées, confie-t-elle. Les enjeux de santé mentale des producteurs sont associés à toutes sortes d’autres problématiques, comme des enjeux financiers, de relève, de transition, de catastrophe. Pour moi, une partie de la pérennité des productions passe par la santé mentale et le bien-être de nos agriculteurs. »

Le sort des travailleurs étrangers temporaires la préoccupe aussi, étant donné que cette main-d’œuvre est indispensable au secteur agricole, notamment parce qu’ils effectuent des tâches qui intéressent peu de Québécois. L’entreprise familiale embauche d’ailleurs près d’une vingtaine de travailleurs guatémaltèques, dont deux ont obtenu leur résidence permanente.

Pour elle, le système actuel, menacé par le gouvernement Legault, repose sur un équilibre où chacun trouve son compte. « Ce sont des gens qu’on veut garder avec nous et bien intégrer dans notre communauté, avance la directrice. Ils reviennent chez nous d’année en année et on souhaite qu’ils soient heureux. »

Un militantisme cohérent avec la vision familiale à la Ferme avicole Bernard Morin & Fils inc. : produire des œufs, oui, mais surtout, produire quelque chose de profondément humain.