À la ferme Géracine, propriétaire et employés ont nettoyé et nivelé le terrain, ramassé les roches et déroulé le plastique nécessaire à la plantation, avant l’arrivée d’Arbre-Évolution. Photos : Gracieuseté de la Ferme Géracine
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S'abonner maintenantInvestir pour aménager ses bandes riveraines n’est plus la seule option pour les producteurs agricoles. Le programme Carbone riverain, porté par la coopérative Arbre-Évolution, permet de financer l’élargissement et le reboisement des abords de cours d’eau grâce à la vente de crédits carbone. En échange, les producteurs reçoivent une compensation pouvant atteindre 25 000 $ par hectare.
À la ferme Géracine, à Saint-Damase, dans la Matapédia, Nelson Lavoie n’a pas hésité longtemps. Ce producteur laitier biologique de quatrième génération avait déjà amorcé des travaux de reboisement le long de la rivière Blanche, à l’initiative de son père. Lorsqu’il a découvert le programme Carbone riverain lors d’une journée agricole à Drummondville, l’idée a fait son chemin.
« On croit vraiment qu’il est important de ramener un peu de vert autour de la ferme et de favoriser le retour de la biodiversité, explique Nelson Lavoie. La terre est empruntée aux générations futures. Il nous appartient de la transmettre dans un meilleur état. »
À l’automne 2025, l’équipe d’Arbre-Évolution a aménagé cinq parcelles de bandes riveraines le long de la rivière, qui traverse les quelque 2 200 acres de la ferme familiale, dont environ 835 acres en terres cultivées.

Une offre clé en main
Le programme Carbone riverain s’adresse d’abord aux agriculteurs, mais peut aussi concerner des municipalités ou des MRC propriétaires de terres louées. « On ne demande pas aux producteurs de sortir leur portefeuille. Le financement provient de crédits carbone que nous vendons à des entreprises qui souhaitent compenser volontairement leurs émissions », explique Simon Côté, coordonnateur général d’Arbre-Évolution.
Chaque projet représente un investissement moyen de 120 000 $ par ferme. Pour les fermes, l’investissement est minimal. L’équipe d’Arbre-Évolution se déplace avec son propre matériel et réalise les travaux de plantation, généralement en moins d’une semaine.
À la ferme Géracine, propriétaire et employés ont tout de même mis la main à la pâte. « On a préparé le terrain avant l’arrivée d’Arbre-Évolution. On a nettoyé et nivelé le terrain, ramassé les roches et déroulé le plastique nécessaire à la plantation, raconte Nelson Lavoie. En cumulant les heures, ça représente environ une semaine de travail, ce que je juge raisonnable par rapport aux bénéfices environnementaux obtenus. »
Comment fonctionne la compensation

Arbre-Évolution élargit les bandes riveraines au-delà de la norme réglementaire de trois mètres. « On ajoute généralement cinq mètres aménagés, ce qui porte la largeur totale à environ huit mètres. C’est cette portion supplémentaire qui est compensée », précise Simon Côté.
La compensation est encadrée par une fiducie indépendante. Une fois la servitude signée, 75 % du montant est versé immédiatement au producteur. Le solde de 25 % est versé trois ans plus tard. Cette structure vise à sécuriser les engagements à long terme, tant pour les producteurs que pour les acheteurs de crédits carbone. Les bandes riveraines aménagées font l’objet d’une servitude permanente. Elles ne pourront jamais être remises en culture, même par les générations futures. « Cette protection à perpétuité est au cœur de notre mission, qui vise à protéger la nature pour de bon, explique Simon Côté. C’est aussi un argument clé pour la vente de crédits carbone à des entreprises. Ils ne sont qu’un élément parmi d’autres. Ce sont les bénéfices sous-jacents –, eau, biodiversité, perpétuité – qui donnent toute leur valeur aux crédits carbone. »
Empiéter sur la zone cultivable reste une décision importante pour un producteur, reconnaît Simon Côté. « On parle d’un retrait définitif de la production. La compensation est là pour reconnaître cette perte et rendre le projet viable économiquement », dit-il.
Pour Nelson Lavoie, l’aspect financier n’a pas été le principal moteur, mais il a été déterminant. « Les montants reçus vont nous aider à financer d’autres projets écologiques, comme la récupération des eaux de pluie. On cède un peu de terre, mais ça permet d’aller plus loin ailleurs », explique-t-il.
À ses yeux, cette contrainte est aussi un gage de valeur. « Même si mes enfants ne reprennent pas la ferme, ça augmente la valeur globale de l’entreprise. On laisse quelque chose de solide et de cohérent », ajoute-t-il.
Un système agroforestier validé scientifiquement
Sur le terrain, les aménagements reposent sur un système agroforestier appuyé par la recherche, notamment par le Centre d’enseignement et de recherche en foresterie (CERFO) et Biopterre. Les plantations combinent plusieurs strates végétales : des peupliers à croissance rapide pour la captation du carbone à court terme, des feuillus nobles et des conifères pour la séquestration à long terme, ainsi que des arbustes fruitiers.
Entre les rangées d’arbres, les surfaces sont ensemencées avec des mélanges mellifères, incluant des légumineuses comme le trèfle ou le lotier, ce qui renforce les fonctions écologiques des bandes riveraines.
Les retombées environnementales sont multiples. En plus de la captation du carbone, les bandes riveraines élargies filtrent les eaux de ruissellement, réduisent l’érosion des berges et améliorent la qualité de l’eau. Elles contribuent également aux habitats fauniques. « En milieu agricole, ce sont souvent les derniers corridors écologiques qui subsistent. En les élargissant, on recrée de véritables forêts linéaires, ce qui représente un changement majeur pour la faune », souligne Simon Côté.
La bande riveraine devient aussi un repère visuel permanent, qui simplifie la gestion au champ, selon Nelson Lavoie. « Quand il n’y a pas de plantation, c’est facile de se rapprocher trop près de la rivière. Là, avec les arbres, c’est clair : on ne laboure pas et on n’épand pas à cet endroit », explique-t-il.
Un intérêt croissant
Depuis sa mise en place, il y a environ cinq ans, le programme Carbone riverain a donné lieu à neuf projets répartis dans plusieurs régions du Québec, dont la Montérégie, Lanaudière, l’Outaouais, le Centre-du-Québec, le Bas-Saint-Laurent et le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Au total, 14 kilomètres de corridors écologiques ont été aménagés et sept hectares sont désormais protégés à perpétuité.
« Ce sont majoritairement les producteurs agricoles eux-mêmes qui prennent contact avec nous pour participer au programme », note Simon Côté. La coopérative dispose encore de disponibilités pour accueillir de nouveaux projets et espère en réaliser environ trois cette année. À la ferme Géracine, Nelson Lavoie confirme son intention de poursuivre le projet le long de la rivière Blanche. « Il reste encore des hectares admissibles sur mes terres. »
Comment participer
Les producteurs intéressés peuvent se rendre sur le site carboneriverain.org, où un outil permet d’effectuer une estimation préliminaire du projet et d’obtenir rapidement des indications sur les retombées financières et les caractéristiques de l’aménagement. Un projet type porte généralement sur environ un hectare, soit quelque 2 000 mètres linéaires de bandes riveraines, parfois réparties sur plusieurs parcelles d’une même propriété.
La coopérative Arbre-Évolution, qui célèbre cette année ses dix ans d’existence, est elle-même une entreprise agricole. Elle exploite un verger de petits fruits d’environ 15 hectares à Sainte-Louise, en Chaudière-Appalaches, est membre de l’UPA et détient une certification biologique. « Nous ne sommes pas des gens de l’extérieur, insiste Simon Côté. Nous faisons partie du même univers que les agriculteurs avec lesquels nous travaillons. »