Partenaire de La Terre 28 novembre 2025

L’audace de prendre sa place dans l’espace public

Elles sont de plus en plus nombreuses à diriger des fermes, à gérer des équipes et à faire tourner les entreprises agricoles du Québec. Pourtant, quand vient le temps de siéger à un conseil d’administration ou de représenter leur milieu, les femmes hésitent à s’engager. Dans les organisations syndicales agricoles, elles n’occupent qu’un siège sur cinq. Ce déséquilibre, encore bien ancré, prive le secteur d’une diversité de voix essentielle, selon Martine Desjardins.

En septembre dernier, la militante, pédagogue et directrice générale de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a participé à une conférence avec la réalisatrice et scénariste Flavie Payette-Renouf, organisée par les Agricultrices du Québec. Elles ont parlé de la nécessité pour les femmes de prendre leur place dans les instances décisionnelles. Nous avons voulu poursuivre la conversation avec Martine Desjardins, qui nous livre ici ses stratégies pour passer à l’action.

Les freins à l’engagement des femmes sont bien connus : manque de confiance, peur du jugement, conciliation travail-famille et réseaux d’influence encore largement masculins. Beaucoup hésitent à se lancer, persuadées qu’elles ne sont pas « prêtes », qu’elles ne cochent pas toutes les cases. Pourtant, ces barrières peuvent être surmontées, assure Martine Desjardins, qui s’est fait connaître du grand public lors de la grève étudiante de 2012 comme présidente de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). 

Activité pratique avec des administratrices des Agricultrices du Québec lors de leur journée interrégionale de 2025
Activité pratique avec des administratrices des Agricultrices du Québec lors de leur journée interrégionale de 2025

Juste avant, elle avait présidé l’association étudiante de sa faculté d’éducation à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), où elle avait appris à bâtir des alliances et à négocier, des compétences qu’elle a ensuite mises à profit à la tête de la FEUQ. Plongée au cœur de la crise étudiante de 2012, elle découvre alors les codes du pouvoir, la pression médiatique et le poids du regard des autres. « Il m’a fallu tenir bon, apprendre à faire confiance à mon jugement et à ne pas m’excuser d’être là. C’est un apprentissage », relate-t-elle

C’est aussi ce qu’elle souhaite transmettre aujourd’hui aux femmes du milieu agricole : l’assurance vient dans l’action. « Le moment le plus difficile, c’est celui où on hésite à s’engager dans un poste. Une fois qu’on a déposé notre candidature, la moitié du stress tombe. »

Se faire confiance et nommer ses réussites

Beaucoup de femmes, observe Martine Desjardins, valorisent le travail d’équipe au point d’oublier de parler de leurs propres réalisations. « Par modestie, on efface notre rôle. Mais si vous ne nommez pas vos réussites, personne ne le fera à votre place. »

Elle en a fait l’expérience elle-même. Lors d’un colloque, deux intervenants expliquaient en détail le plan d’action qu’elle avait conçu… sans savoir qu’elle en était l’auteure. « Je les écoutais me raconter mon propre travail! » raconte-t-elle en riant. Cet épisode lui a appris à revendiquer la maternité de ses idées, même si ce réflexe peut sembler inconfortable. « On nous a conditionnées à être discrètes, mais dans les lieux de décision, cette attitude ne paie pas. »

Le pouvoir du 40 %

Pour que l’avis des femmes pèse réellement dans les décisions, leur présence doit dépasser la simple symbolique. Martine Desjardins cite le « seuil du 40 % », confirmé par plusieurs études : en deçà, la parole féminine reste marginalisée.

Une femme seule dans un conseil ne peut représenter toutes les autres. À 40 %, on commence à parler d’un équilibre qui change vraiment la dynamique.

Martine Desjardins

Dans ses premières années de militante, elle a souvent été la seule femme autour de la table. « Quand on est seule, on devient prudente, on pèse chaque mot. À plusieurs, on gagne en confiance et en liberté. » D’où l’importance de créer des conditions qui favorisent une présence féminine réelle – qu’il s’agisse d’adapter les horaires, de revoir les critères de recrutement ou d’encourager explicitement les candidatures féminines.

Réseauter autrement

Dans les milieux agricoles comme ailleurs, les réseaux d’influence se tissent généralement dans les 5 à 7 ou les soupers d’affaires – des moments peu compatibles avec les réalités familiales. Résultat : les femmes en sont souvent exclues. 

Sa recommandation? Explorer d’autres créneaux horaires, comme un café-rencontre en matinée (en personne ou virtuel). Elle encourage aussi les agricultrices à nouer des contacts au-delà de leur milieu : « Nos alliées ne sont pas toujours là où on les attend. Le monde de l’éducation, de la culture ou du social regorge de femmes inspirantes qui partagent les mêmes défis. » Cela permet de tisser des liens et, surtout, d’être visibles.

L’art de « lire une salle »

Forte de son expérience en négociation politique, Martine Desjardins insiste sur l’importance de la préparation stratégique. « Avant toute rencontre, il faut préciser ses objectifs, identifier qui détient le pouvoir et savoir quelles personnes peuvent vous aider. » 

C’est aussi essentiel de « savoir lire la salle ». « Dans une réunion, il faut observer, repérer qui réagit positivement à ce qu’on dit, qui reste en retrait. Cela permet d’identifier les alliés potentiels et les personnes à convaincre », dit-elle. 

Elle précise toutefois que cette compétence s’acquiert avec le temps. « Les premières prises de parole sont souvent trop centrées sur soi pour permettre ce recul d’analyse. Avec l’expérience, on apprend à observer l’ensemble du groupe, à adapter son discours en fonction des réactions et à ajuster son ton », ajoute-t-elle en déplorant qu’avec la généralisation des rencontres virtuelles, cette analyse devienne plus complexe.

La militante encourage aussi les femmes à apprivoiser le désaccord, un exercice souvent perçu comme risqué.

Le conflit, ce n’est pas un échec. C’est une étape nécessaire pour faire avancer les choses. Les hommes ne se sentent pas coupables d’être en désaccord. Nous, on rumine. Il faut arrêter de s’excuser d’avoir un point de vue.

Martine Desjardins

La solidarité comme moteur

Quand Martine Desjardins s’est présentée à la présidence de la Fédération étudiante universitaire du Québec, une autre femme était aussi en lice. Plutôt que de se faire concurrence, elles ont uni leurs forces. « Certains hommes essayaient de nous opposer, mais nous avons choisi de travailler ensemble. » Cette décision a changé la donne : les deux femmes ont démontré qu’une alliance pouvait être plus forte qu’une rivalité. C’est cette solidarité, dit-elle, qui lui a permis de tenir face à la pression et à la critique.

Dans le milieu agricole aussi, la solidarité féminine est un levier à activer. Groupes de discussion, programmes de mentorat, réseaux régionaux : chaque espace de collaboration contribue à bâtir la confiance collective. « On ne devient pas leader seule, insiste-t-elle. Il faut s’appuyer sur celles qui nous ont ouvert la voie. »

La directrice générale encourage les femmes à se lancer malgré leurs doutes. « Osez, même si vous tremblez. Parce qu’en agissant, vous inspirez d’autres à faire de même », conclut-elle.