Une équipe de chercheurs de l’Université d’Ottawa s’intéresse à la transmission de la grippe aviaire à l’humain. Photo : Gracieuseté de Marc-André Langlois
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S'abonner maintenantVaccination obligatoire, abattage systématique, transmission à l’humain, commerce international : la grippe aviaire fait les manchettes plus souvent qu’à son tour. À chaque éclosion, la question se pose : que faire pour limiter les dégâts?
À la mi-octobre, deux cas de grippe aviaire ont été détectés dans Charlevoix et dans Lanaudière. Le mois précédent, un cas de H5N1 a été confirmé dans un élevage de canards de l’Estrie, dans la foulée d’une vague d’infections ayant débuté en Alberta la semaine précédente. Les plus récentes données de l’Agence canadienne d’inspection des aliments révélaient en juin que des cas de grippe aviaire étaient recensés dans neuf sites au pays, pour un total de 14,4 millions d’oiseaux infectés. Aucun établissement québécois n’était alors concerné.
La question de la vaccination des oiseaux a été abordée lors du plus récent sommet de l’Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), tenu au Brésil en septembre. « Essentiellement, autant la FAO que l’OMSA [Organisation mondiale de la santé animale] poussent pour une intervention là où c’est pertinent », relate le professeur à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal Jean-Pierre Vaillancourt, aussi membre du Centre de recherche en infectiologie porcine et avicole et du Groupe de recherche en épidémiologie des zoonoses et santé publique.

Immuniser tout un élevage est une question qui divise l’industrie, notamment pour des raisons économiques. Hormis le coût encore dissuasif des doses par individu, ce sont les frais liés à la surveillance qui découragent plusieurs producteurs, explique le spécialiste.
« Aux États-Unis, les producteurs de poules pondeuses sont intéressés, mais pas ceux du poulet de chair, parce que ça leur couperait des marchés, illustre M. Vaillancourt. Ça prendrait une crainte absolue que le virus devienne zoonotique pour que tout le monde adhère à la vaccination, et si c’était le cas, la décision serait prise beaucoup plus haut que l’industrie. »
Et pour vacciner, encore faut-il cibler la bonne souche chaque année, prévient-il.
Abattre ou pas?
En parallèle, la stratégie d’abattage systématique est également remise en question. « Certains opposants plaident que les animaux sont des êtres sensibles et demandent de remettre en question le fait de détruire tous les animaux si seulement certains sont infectés, note Jean-Pierre Vaillancourt. L’acceptabilité sociale de la mesure varie aussi d’un pays à l’autre. »
Tout revient à l’analyse de risque. « Quel est le niveau de risque qu’on est prêts à accepter? demande M. Vaillancourt. Des discussions que j’ai eues au Brésil, c’est le risque minimum qu’on vise. Alors, euthanasier est ce qui réduit le plus le risque. Si on ne le fait pas, on donne une chance au virus de se propager. »
Une combinaison de vaccination et d’abattage, mais surtout une surveillance resserrée des élevages, est probablement la meilleure avenue, soutient son collègue Levon Abrahamyan, professeur agrégé au Département de pathologie et microbiologie de l’Université de Montréal.
À son avis, la vaccination est certes un investissement supplémentaire, mais elle permet des économies en évitant l’abattage préventif d’animaux sains.
La vaccination permettrait d’éviter des pertes catastrophiques pour les producteurs. Je pense qu’une surveillance renforcée, avec des tests hebdomadaires dans le cadre d’un programme élargi de vaccination, aura des effets plus positifs à long terme sur les plans économique et social.
Le cas de la France
M. Vaillancourt mentionne le cas de la France, qui, en 2023, a assumé 85 % de la facture pour faire vacciner quelque 40 millions de canards. « C’était pour s’assurer de la participation de tout le monde, et ça a été un succès », dit-il. Les années suivantes, l’État français a subventionné la vaccination à 70 %, puis à 40 %.
Le processus a porté ses fruits : les cas d’infection ont diminué de 96 % à 98 % dès la première année du programme, soutient M. Abrahamyan. « Et en 2024, la production a augmenté de 12,1 % par rapport à l’année précédente, dépassant les niveaux de 2019, qui était la dernière année sans éclosion de grippe aviaire », souligne le professeur, qui voit un avantage économique non négligeable dans la vaccination.
Mais dans certains cas, nuance le spécialiste, l’abattage massif sera nécessaire en raison de la rapide propagation du virus. « Chaque situation doit être étudiée au cas par cas. C’est pourquoi les programmes doivent être planifiés et élaborés par des experts en virologie, des vétérinaires et des représentants de l’industrie », indique-t-il.
Des impacts sur le marché mondial : le douloureux rappel de la vache folle
Une épidémie de grippe aviaire, s’il venait à s’en déclarer une, pourrait avoir des répercussions bien au-delà de la ferme ou de la région où elle surviendrait, prévient Bruno Larue, professeur titulaire au Département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l’Université Laval.
Celui-ci avait étudié les impacts de l’encéphalopathie spongiforme – la maladie de la vache folle – sur le commerce canadien. « Au Canada, aussitôt qu’un cas avait été déclaré, la bête avait été identifiée avant même qu’elle ne se rende à l’abattoir. Mais malgré tout, la plupart des frontières se sont fermées à nos exportations. Même au Québec, même si la vache infectée n’y était pas, les producteurs laitiers qui exportaient de la viande à partir de vieilles vaches laitières en ont souffert », explique-t-il.
Si les Américains ont rapidement rouvert leurs frontières au bœuf canadien, il aura fallu des années, voire des décennies, pour d’autres pays, notamment en Asie. « Les pays sont frileux quand il y a des maladies comme ça », souligne M. Larue.
Ainsi, une épidémie de grippe aviaire dans un élevage pourrait avoir une incidence majeure sur l’économie canadienne. « S’il faut abattre beaucoup d’oiseaux, c’est sûr que ça a un impact sur les prix », renchérit le professeur.
C’est d’ailleurs pour cette raison que le prix des œufs a énormément gonflé ces dernières années, précise-t-il ensuite. La problématique était telle qu’elle est devenue un enjeu électoral lors de la dernière présidentielle américaine.
« Quand ce sont de gros élevages qui sont touchés, ça mène à une rupture en approvisionnement, indique Bruno Larue. En raison de sa politique de la gestion de l’offre, le Canada n’a pas pu profiter pleinement des problèmes d’approvisionnement des Américains. » Nos voisins du Sud se sont alors tournés vers le Brésil, la Turquie et la Corée, notamment.
Des cas de grippe aviaire influencent aussi le commerce d’animaux vivants. « Les producteurs sont de plus en plus frileux. Ils prennent de plus en plus de précautions pour éviter qu’un animal contaminé n’entre sur leur ferme », indique M. Larue.
Étude sur la transmission à l’humain
Une équipe de chercheurs de l’Université d’Ottawa s’intéresse à la transmission de la grippe aviaire à l’humain. Des éleveurs de volailles volontaires sont recherchés pour prendre part à cette étude, qui s’échelonnera sur un peu plus d’un an.
L’étude reproduira un processus mis en place pour étudier le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), il y a quelques années. « À l’époque, on avait développé une plateforme pour faire le dépistage et mesurer les anticorps produits à la suite d’une infection, puis d’une vaccination, ce qui nous permettait d’analyser le niveau de protection contre le virus », explique Marc-André Langlois, virologue moléculaire spécialisé en microbiologie et en immunologie à l’Université d’Ottawa.
« La question qu’on se pose est assez simple, poursuit le chercheur. On veut savoir s’il y a eu des infections asymptomatiques chez les personnes qui travaillent avec les animaux potentiellement contaminés et si elles ont développé des anticorps et une immunité. »
L’étude permettra aussi de mesurer la prévalence des travailleurs avicoles exposés, une information relativement peu documentée, indique M. Langlois.
Tous les deux mois, les éleveurs participants et leurs employés seront invités à prélever des échantillons de salive et de sang séché qu’ils enverront à l’équipe de recherche de manière sécuritaire.
Les Éleveurs de volailles du Québec font le maillage entre l’équipe scientifique et les participants potentiels. L’organisation participera aussi à la diffusion des résultats au terme de l’enquête. Le recrutement demeure toutefois ardu parce que les éleveurs sont régulièrement sollicités, indique Nathalie Robin, chargée de projet et de recherche. « Actuellement, plus de 150 éleveurs prennent part à un ou plusieurs projets de recherche, indique-t-elle. La grippe aviaire demeure un sujet sensible, donc certains sont plus réticents à participer. »