À coeur ouvert 21 août 2025

Si on faisait de la place à ceux qui ne veulent pas rester

Sara (prénom fictif), 15 ans, nous a écrit à la suite de notre chronique du 16 juillet portant sur la difficile décision de ne pas prendre la relève familiale. « J’sais même pas si quelqu’un va lire ça. J’me sens coupable d’écrire. Mais en même temps… j’me sens tout le temps coupable… » C’est ainsi qu’elle entame sa lettre. Ce qu’elle y dépose n’est pas un caprice. C’est un appel. 

Elle est née et vit dans une ferme, mais rien en elle ne s’y reconnaît. « J’haïs ça vivre à la campagne. J’haïs les vaches, j’haïs l’odeur de la grange, j’haïs les tâches qu’on me donne comme si j’étais née que pour ça. J’suis pas bien ici. » 

Ce « ici » n’est pas seulement un lieu. C’est un rôle, une identité de relève qu’on a placée très tôt sur ses épaules sans lui demander si ça lui allait. Ce que Sara ressent, c’est l’impression d’être assignée à une vie qui n’est pas la sienne. 

Elle parle de ses amies qui vont à des activités, qui se retrouvent après l’école, pendant qu’elle, elle reste « trop loin ». Il n’est pas question que de kilomètres, mais de distance affective. Elle dit ne pas savoir si ses parents la conduiraient à des activités même s’ils en avaient le temps. Elle doute de sa valeur dans la dynamique familiale. Elle doute que ce qu’elle ressent ait du poids. Et c’est là que ça devient plus qu’une crise « normale » d’adolescente : c’est une parole qui révèle un besoin non comblé, celui d’exister pour soi, et pas seulement en fonction des besoins de la ferme. 

Elle ne demande pas grand-chose. Elle aimerait que son père vienne la voir jouer au soccer, que sa mère l’amène quelque part, juste pour elle, pas entre deux commissions agricoles. « Juste un moment, juste elle, pis moi. » Elle recherche la confirmation qu’elle existe aux yeux de ses parents, même quand elle ne sert à rien de « productif à la ferme ».

Sa lettre parle aussi du climat à la maison : « Le stress, tout le temps! » Elle voit que ses parents peinent. Mais elle ne les entend jamais dire qu’ils aiment leur travail. Elle pose une question essentielle : « Pourquoi on fait tout ça si personne n’est heureux? » 

Cette phrase devrait nous ébranler. Si les enfants ne voient ni passion ni joie dans ce qu’on leur transmet, pourquoi auraient-ils envie de continuer? « Je n’ai pas le choix, mais j’voulais pas de cette vie-là. Pis j’ai peur de me perdre ici. » Ce n’est pas de la rébellion. C’est de la peur. Une peur légitime d’être effacée dans un milieu qui ne laisse entrevoir que devoir, rendement, survie. 

C’est là qu’il faut, collectivement, faire une pause. Non pas pour remettre en question le mode de vie agricole – qui est noble, essentiel – mais pour s’interroger : dans cette vie si exigeante, y a-t-il encore de la place pour l’écoute? Pour le lien, la tendresse, l’ouverture aux différences? Nos enfants doivent-ils porter notre rêve ou peuvent-ils construire le leur? 

Je crois qu’on transmet mieux ce qu’on incarne. Si l’on veut transmettre la passion de la terre, il faut d’abord qu’elle nous rende heureux. Ce n’est pas de cacher les difficultés qui rend la ferme attirante, c’est d’y laisser entrer l’humain. Tous les humains. Même ceux qui, comme Sara, ne veulent pas y rester. 

Cette lettre, elle n’est pas contre l’agriculture. Elle n’est pas contre ses parents. Elle est pour elle-même. Pour survivre, pour respirer, pour être entendue une fois. Elle espère qu’un adulte la lira sans se sentir attaqué. Juste interpellé.