À coeur ouvert 27 juin 2025

Au feu! (Le deuil animalier)

C’est triste de voir comment la mort d’un animal est banalisée par une bonne partie de la population. Dans cette chronique, j’aborde l’impact dans la vie d’un agriculteur de la perte de ses animaux, et ce, particulièrement dans des circonstances tragiques. Dans ma pratique, je suis intervenu à quelques reprises auprès d’agriculteurs ayant subi la perte de la majorité de leur troupeau. Croyez-moi, la souffrance est palpable. Laissez-moi vous raconter le drame de Francis, un agriculteur dont le rêve d’une vie s’est envolé, en quelques heures, en fumée.

Francis exploite une ferme laitière depuis plus de vingt ans. Il en est la troisième génération. Par une nuit glaciale de février, il se réveille avec un mauvais pressentiment. Il se dirige alors vers la fenêtre et aperçoit la fumée en provenance de la grange. À peine pantalon et manteau enfilés, il est déjà en chemin vers les bâtiments, cellulaire à la main, pour appeler les pompiers. Dans la demi-heure, ceux-ci sont sur place. Francis, de son côté, tente de sortir son troupeau. Dans la panique, les vaches se sont entassées au fond de l’étable. Elles ont toutes péri dans l’incendie, à l’exception de quelques génisses. Malgré le travail acharné des pompiers, le bâtiment a été rasé par les flammes. Ils ont dû en sortir Francis de force pour éviter qu’il ne brûle avec ses précieuses bêtes. Même si des mois se sont écoulés, il se rappelle le beuglement des vaches et l’odeur des carcasses brûlées… 

Lors d’un entretien avec Francis, il a longuement verbalisé son expérience. À l’époque, ce qui l’a beaucoup chagriné, ce sont certains commentaires. Par exemple, des agriculteurs bien intentionnés lui ont dit : « Des vaches, ça se remplace! » Francis m’a révélé à quel point il s’était senti incompris et profondément seul dans son épreuve. Il m’a raconté, les yeux humides, que ses vaches avaient toutes un nom et qu’il leur parlait comme à des humains. Ceux qui ont grandi dans une ferme laitière comprendront. Il parlait de ses Ayrshire avec fierté. Il m’a également confié qu’il les avait toutes vues naître et qu’il avait minutieusement pris soin d’elles dès leur naissance. Lors de vêlages difficiles, il avait sauvé la vie d’un certain nombre de veaux. Que de nuits blanches il avait passées par souci pour ses animaux! Francis a songé à mourir dans les jours qui ont suivi l’incendie… il ne croyait pas être capable de « se relever » de cette épreuve. 

Si vous connaissez le concept du lien d’attachement, vous comprenez la souffrance de Francis.

L’attachement que nous développons envers un être cher, y compris un animal, est proportionnel au temps investi pour en prendre soin.

En ce sens, il implique un processus de deuil comportant des étapes telles que le choc, la tristesse, l’acceptation, etc. Les symptômes physiques varient en fonction de l’attachement : pleurs, difficulté à dormir, perte d’appétit, anxiété, fatigue, problèmes de concentration ou de mémoire. Ce dont la personne a alors surtout besoin, ce sont du temps et du soutien pour cheminer, à son rythme, vers un équilibre. Dans le cas de Francis, le psychologue qu’il a consulté a diagnostiqué un trouble de stress post-traumatique en raison des symptômes éprouvés : flashs fréquents de vaches apeurées qui beuglent ou de bâtiments en flammes, résurgence d’odeurs de cadavres calcinés. 

Oser parler de la mort, c’est miser sur la vie. En l’occultant, nous fermons la porte aux Francis de ce monde qui ont besoin de soutien pour cheminer dans ce processus normal et retrouver le goût de vivre. Il est important de s’abstenir de banaliser la perte ou de la rationaliser. Votre présence et votre écoute peuvent contribuer à la guérison de la personne endeuillée. 

Vous vivez un deuil? Être accompagné par une travailleuse de rang peut vous aider à traverser cette étape difficile de votre vie et à vous sentir moins seul.


Besoin d’aide?

Si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes inquiet pour un de vos proches, contactez le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Un intervenant en prévention du suicide est disponible pour vous 24 heures sur 24, sept jours sur sept.

Pour l’aide d’un travailleur de rang, contactez le 450 768-6995 ou par courriel [email protected]