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Selon l’agronome Louis Pérusse (à droite), qui accompagne avec son collègue Félix Gobeil des groupes de producteurs utilisant le semis direct sur couverture végétale permanente partout au Québec, le maintien d’une forte biomasse racinaire vivante assure le travail biologique des sols et une augmentation de sa fertilité. Photo : Gracieuseté de SCV Agrologie

Selon l’agronome Louis Pérusse (à droite), qui accompagne avec son collègue Félix Gobeil des groupes de producteurs utilisant le semis direct sur couverture végétale permanente partout au Québec, le maintien d’une forte biomasse racinaire vivante assure le travail biologique des sols et une augmentation de sa fertilité. Photo : Gracieuseté de SCV Agrologie

Un sol en santé, par et pour le semis direct

Si certains agriculteurs se sont intéressés au travail réduit du sol pour passer moins de temps sur le tracteur, reste qu’une bonne préparation et une bonne compréhension des processus biologiques sont nécessaires avant d’envisager le semis direct. Avec cette technique, la santé des sols est au cœur des préoccupations.

Adepte du semis direct depuis 27 ans, Jocelyn Michon reconnaît avoir toujours détesté le labour et tourner au bout du champ. Le producteur de La Présentation a cherché à réduire le travail du sol dès les années 1970. « En semis direct, tout fonctionne, à part peut-être les cultures dans le sol, comme les pommes de terre », constate le producteur de grandes cultures et de légumes de transformation, qui travaille depuis quelques années avec son fils, en vue de sa retraite.

Cependant, plusieurs prérequis sont à vérifier avant de se lancer dans le semis direct, en plus de faire un diagnostic avec un agronome, souligne l’agriculteur.

La transition vers cette technique commençant par la récolte, les producteurs peuvent d’ores et déjà s’y préparer pour le printemps 2022. « Il faut s’assurer qu’il n’y a pas ­d’ornières dans les champs et que les résidus sont distribués le plus uniformément ­possible », souligne l’agronome Odette Ménard, conseillère en conservation des sols et de l’eau au ministère de l’Agriculture (MAPAQ).

Depuis 27 ans, Jocelyn Michon utilise le semis direct dans ses grandes cultures et pour ses légumes de transformation en Montérégie.

Depuis 27 ans, Jocelyn Michon utilise le semis direct dans ses grandes cultures et pour ses légumes de transformation en Montérégie.

L’indispensable vie dans le sol

Un des prérequis est de comprendre les mouvements de l’eau dans ses sols. « Quand les producteurs agricoles se tournent vers le semis direct, le problème est le réchauffement du sol au printemps, qui est plus long en présence de résidus, mais c’est l’eau qui est longue à réchauffer en réalité », explique Mme Ménard. Le drainage et le nivellement sont à vérifier et les problèmes de compaction doivent être réglés. L’agronome met cependant en garde contre le redrainage, qui est fait pour gérer la nappe et non les problèmes d’infiltration. Concernant le nivellement, « il faut déplacer le moins de terre possible, car trois pouces de sol peuvent être longs à récupérer », ajoute l’ingénieur Bruno Garon, conseiller en machinisme agricole et en conservation des sols au MAPAQ.

Pour l’ingénieur Bruno Garon, prendre le temps d’analyser la santé du sol est le prérequis au passage au semis direct.

Pour l’ingénieur Bruno Garon, prendre le temps d’analyser la santé du sol est le prérequis au passage au semis direct.

Le pH du sol doit également être corrigé avant de passer au semis direct. Il ne sera plus possible de le moduler ensuite, par l’intégration de chaux par exemple.

« Une fois que le sol sera en santé, il n’y aura plus besoin d’ajuster le pH et il y aura moins de fertilisation à faire. Le sol va être capable de faire le travail lui-même, comme notre corps », explique Mme Ménard.

La clé du succès en semis direct est un sol avec de la vie. « Y a-t-il assez de monde pour gérer les résidus? Lorsqu’on récolte dix tonnes de maïs, il y a dix tonnes de résidus », soulève l’agronome. Les vers de terre font la majeure partie du travail de décomposition. La transition peut se faire en laissant d’abord un peu de résidus, afin de faire augmenter progressivement la population de vers de terre.

Couverture végétale et rotations

« Idéalement, il faut commencer par des cultures de couverture, avec un mélange de quatre ou cinq espèces, indique l’ingénieur Bruno Garon. Puis, on peut passer au blé, avec du trèfle, et au soya la troisième année. Le maïs, plus exigeant, sera pour la cinquième année, ou quand le sol sera prêt. »

Pour l’agronome Odette Ménard, il est primordial d’apporter autant de soins aux cultures de couverture, qu’elle appelle aussi de fertilité, qu’aux cultures commerciales.

Spécialiste des systèmes de semis direct sur couverture végétale permanente (SCV), l’agronome Louis Pérusse juge incomplet un système de semis direct sans plantes de couverture ni rotation. « Dans un tel système, sur résidus uniquement, on peut continuer d’observer de la compaction et on reste dépendant de la chimie », explique-t-il. L’utilisation d’une trentaine d’espèces qu’il préconise aux producteurs permet d’améliorer la biodiversité et de revitaliser les sols. Les plantes de couverture remplissent entre autres le rôle de pompes biologiques en s’enracinant plus profondément que les cultures commerciales, ce qui limite le lessivage, tout en rendant disponibles certains nutriments ensuite.

En encourageant la diversification des cultures, notamment avec les céréales d’automne, et grâce au diagnostic réalisé avant la transition, le SCV s’avère payant. M. Pérusse, qui a créé son entreprise SCV Agrologie en 2009, constate des rendements stables ou en hausse chez les producteurs qui adoptent cette technique.

« Toutes les variétés qui sont bonnes en conventionnel le seront aussi en semis direct, souligne pour sa part Mme Ménard. Actuellement, on n’atteint pas le plein potentiel de nos variétés, car les sols sont souvent en mauvais état… Les variétés sont de plus en plus performantes, mais on ne voit pas la différence. »

Spécialiste des systèmes de semis direct sur couverture végétale permanente (SCV), l’agronome Louis Pérusse (à droite) juge incomplet un système de semis direct sans plantes de couverture ni rotation.

Spécialiste des systèmes de semis direct sur couverture végétale permanente (SCV), l’agronome Louis Pérusse (à droite) juge incomplet un système de semis direct sans plantes de couverture ni rotation.

La gestion des mauvaises herbes

Si le champ a un problème de mauvaises herbes, celui-ci ne va pas disparaître avec le passage au semis direct. En plus des annuelles, les pérennes vont s’installer. Durant les premières années, la gestion de ces deux familles de ­mauvaises herbes peut nécessiter davantage d’herbicides, selon Mme Ménard. 

Pratiques de travail du sol au Québec en 2016


1 264 221 hectares préparés pour les semis

17,63 % (222 869 hectares) sans travail du sol

41,37 % (523 010 hectares) la plupart des résidus de récolte maintenus à la surface

41,00 % (518 342 hectares) enfouissement de la plupart des résidus de récolte

Source : Statistique Canada

Le semis direct faisant partie des méthodes de l’agriculture régénérative ou de conservation, les producteurs en régie biologique s’y intéressent parfois. La gestion des mauvaises herbes, qui se fait habituellement de manière mécanique, est néanmoins un défi. L’enseignant et expert en agriculture biologique Denis La France constate que plusieurs producteurs biologiques se sont placés en difficultés financières en l’essayant. « La seule chose qui marche bien est l’usage systématique de couvre-sol tissé », une méthode prisée en maraîchage, indique M. La France. Cependant, plusieurs parcelles de recherche du dispositif longue durée en grandes cultures biologiques du Centre d’expertise et de transfert en agriculture biologique et de proximité (CETAB+) sont depuis l’an dernier en semis direct sous couvert végétal de trèfle Huai. Une rotation maïs-soya-céréale est à l’essai.

Pour Mme Ménard, si la santé des sols était au cœur des préoccupations du producteur depuis de nombreuses années, ce dernier pourrait envisager une transition vers le biologique. Dans ces conditions, une lutte aux mauvaises herbes avec des moyens vivants plutôt que mécaniques serait envisageable.

Finalement, le semoir

Si la réussite en semis direct dépend essentiellement de l’état du sol et de la motivation du ­producteur agricole à changer ses réflexes de labour, l’utilisation d’un semoir en excellente condition fera la différence. « On ne fait qu’un seul passage, l’entretien doit donc être top shape », souligne l’agronome Odette Ménard.

Le conseiller en machinisme agricole Bruno Garon abonde dans le même sens. Les ouvre-­sillons et les roues plombeuses doivent être ­correctement ajustés.

Il importe également de peser sa machinerie, afin d’éviter de compacter les sols. Pour Mme Ménard, le maximum est de 3,5 tonnes par roue (et non par essieu).

Au final, le semis direct permet de réduire ses dépenses. L’agriculteur Jocelyn Michon a ­calculé qu’il économise 400 $ par hectare par an, si bien que, même s’il devait subir des pertes de deux tonnes, l’équilibre financier serait maintenu. Cette économie provient autant de la plus faible consommation de carburant, qu’il estime à 34 L/ha, de la grosseur de la machinerie, du bon état des sols, qui permet de moins fertiliser, et de l’absence de main-d’œuvre saisonnière ­nécessaire.