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Avec la hausse des coûts de production, investir dans l’amélioration de l’efficacité de la main-d’œuvre avec un système hors-sol est avantageux. Photo : Gracieuseté d’Adri Streef

Avec la hausse des coûts de production, investir dans l’amélioration de l’efficacité de la main-d’œuvre avec un système hors-sol est avantageux. Photo : Gracieuseté d’Adri Streef

Gagner du terrain grâce aux techniques hors-sol

Confrontés à des contraintes de climat et de main-d’œuvre, les producteurs de petits fruits du Québec doivent innover s’ils souhaitent concurrencer les productions étrangères. La solution pourrait venir d’Europe, où les techniques de cultures hors-sol sont utilisées depuis plusieurs décennies pour réduire les coûts de production ou encore protéger les cultures des maladies racinaires. En voici quelques-unes, présentées dans le cadre du séminaire virtuel sur la production hors-sol des petits fruits du CRAAQ, qui a eu lieu du 27 janvier au 17 février.

La framboise en longue tige

La technique des longues tiges (long cannes) consiste à cultiver des plants dans des pots à partir de framboisiers qui proviennent de mottes de racines, conditionnées en plants-mottes, puis placées en pépinière. Après la saison végétative, les tiges sont coupées et entreposées en chambre froide en attendant la période de production, détaille Gondy Heijerman, agronome, consultante et chercheure senior, secteur petits fruits, chez Delphy, aux Pays-Bas.

« Un matériel sain est primordial pour obtenir de hauts rendements. Pour avoir une bonne source de plants mères, il faut faire la multiplication de plants sur substrat en serre, insiste-t-elle. On débute avec de jeunes plants non stressés, au mois de décembre. »

Puisque les tiges sont conservées au frais, le producteur peut étaler sa période de récolte en démarrant plusieurs productions d’une même variété, selon les exigences du marché. En serre ou sous abri, on privilégie une densité de trois ou quatre plants par mètre linéaire avec un espacement de 2 à 2,5 mètres entre les rangs, pour un maximum de 16 000 plants à l’hectare.

Les framboises se retrouvant hors sol, le producteur devra moduler rapidement son programme de fertilisation et d’irrigation selon le stade de croissance, en plus d’assurer un drainage suffisant. « La culture en substrat permet une meilleure gestion des maladies, une croissance plus facile à contrôler, une simplification de la cueillette et un étalement de la récolte. En revanche, elle nécessite plus de connaissances, des investissements initiaux élevés et une source d’eau fiable », résume Mme Heijerman.

La fraise en culture sur table

Grâce à ses supports à hauteur d’homme, le système de culture sur table (table tops) tel qu’employé aux Pays-Bas constitue une solution très intéressante pour diminuer les coûts de main-d’œuvre, très chère dans ce pays, souligne Adri Streef, agronome et consultant senior chez Delphy. « Puisque les cueilleurs restent debout, ils sont plus efficaces. Avec cette technique, les coûts de main-d’œuvre sont inférieurs à ceux de la culture en plein champ. On peut même simplifier la cueillette en amenant les fleurs vers l’extérieur. »

Cette technique permet aussi une planification facile des fraisiers à jour court. « En moyenne, la production commence après six semaines. Planter aux deux semaines assure une production ­continue. Avec les fraisiers à jour neutre, c’est plus difficile puisqu’ils ont souvent des pics de production. On peut résoudre le problème de planification en jouant avec les types de plants ou les variétés », explique M. Streef.

En contrepartie, cette technique demande une régie d’irrigation très serrée. Les besoins en eau, assurés par un système de goutte-à-goutte, peuvent aller de 6 à 8 L/m2/j si la culture est à l’extérieur ou sous ­tunnel. « La qualité de l’eau et le moment de l’irrigation sont également des ­facteurs déterminants pour une croissance et une fructification maximales », ajoute-t-il. Il faudra aussi veiller au contrôle des eaux de lessivage par un drain ­collecteur notamment pour ­humidifier l’ensemble du volume du substrat et compenser les variations entre tubes de goutte-à-goutte.

Le bleuet en conteneur

En Suisse, où la totalité de la production de bleuets en corymbe se fait sur substrat, faute de terres acides, les techniques de hors-sol ont constamment évolué ces quarante dernières années, explique André Ançay, professionnel de recherche et responsable technique du groupe baies chez Agroscope. « Chez nous, la dernière évolution dans la production de bleuets en corymbe est le système en buttes emballées, appelées conteneurs », dit-il.

Aménagées dans une structure de toile palissée ou de plastique rigide, ces buttes font 50 cm de hauteur et 40 cm de largeur, permettant ainsi une récolte rapide, soit de 5 à 6 kilos par heure. D’une durée de production de 12 à 15 ans, le système en conteneurs comporte plusieurs avantages, notamment un coût de mise en place plus faible que la culture en pots, une réduction des problèmes liés aux adventices et l’absence de contact des fruits avec le substrat. 

Bien qu’il nécessite plus de substrat que la culture en pots, ce système requiert moins d’eau puisque sa structure limite l’évaporation. L’irrigation et la fertilisation se font grâce à deux gaines de goutte-à-goutte, qui sont enfouies. Quelques inconnues persistent quant aux buttes emballées, prévient André Ançay. « Le système est encore trop récent pour qu’on puisse savoir s’il engendrera des problèmes de drainage sur le long terme. De plus, le système d’irrigation étant non visible, il est plus difficile à surveiller. » Il note par ailleurs une problématique de dessèchement rapide du substrat par le vent.


Un passage obligé pour devenir plus compétitif

Les techniques de hors-sol demeurent relativement peu utilisées au Québec. Seulement 10 des 475 producteurs de bleuets en corymbe de la province cultivent en pots et environ 5% des producteurs de fraises cultivent sur table. La situation pourrait changer dans un proche avenir, croit David Lemire, président de l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec, qui emploie lui-même des techniques de hors-sol dans la culture de framboises depuis 2012 et dans le bleuet depuis 2018.

Dans la culture hors-sol, c’est le choix de la période de récolte qui détermine le début de la sortie des plants de l’entreposage et de la mise en zone de production. Photo : Gracieuseté de Gondy Heijerman

Dans la culture hors-sol, c’est le choix de la période de récolte qui détermine le début de la sortie des plants de l’entreposage et de la mise en zone de production. Photo : Gracieuseté de Gondy Heijerman

« Si on veut prendre des parts de marché, c’est presque obligatoire de passer au hors-sol avec la framboise, avance-t-il dans une entrevue accordée en marge du séminaire. Au Québec, on cultive présentement 5 ou 6 variétés qui sont rustiques, mais dont les fruits ne se conservent pas longtemps. Avec le hors-sol, on peut prendre n’importe quelle variété sur la planète pour améliorer le calibre, le goût et le rendement de notre production. » Bien que les coûts de production en hors-sol soient deux fois plus importants que ceux de la culture en plein champ, cette technique peut s’avérer rentable selon le modèle d’affaires de la ferme. « Un producteur n’a pas besoin d’être gros pour se lancer. Il peut commencer sur un dixième d’hectare et se faire la main », mentionne David Lemire.

Si pour l’instant, la production hors-sol des fraises offre peu d’avantages économiques sur les productions en plein champ, cette avenue pourrait gagner des adeptes. « Dans la mesure où la réduction des coûts de la récolte devient plus importante que le rendement, les techniques hors-sol sont appelées à se répandre », juge David Lemire.