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Judith Nyiraneza, chercheuse chez Agriculture et Agroalimentaire Canada, récolte un échantillon dans un instrument conçu pour récupérer la terre détachée par la pluie, afin de suivre l’évolution de l’érosion et du lessivage. Des membranes spéciales avaient aussi été installées pour suivre de façon plus serrée les taux de nitrates. Photo : Gracieuseté de Judith Nyiraneza

Judith Nyiraneza, chercheuse chez Agriculture et Agroalimentaire Canada, récolte un échantillon dans un instrument conçu pour récupérer la terre détachée par la pluie, afin de suivre l’évolution de l’érosion et du lessivage. Des membranes spéciales avaient aussi été installées pour suivre de façon plus serrée les taux de nitrates. Photo : Gracieuseté de Judith Nyiraneza

Des cultures de couverture pour la santé du sol et du portefeuille

C’est incontournable : sortir les tubercules du champ fragilise le sol. Les cultures de couverture pourraient toutefois minimiser les conséquences sur la santé des terres, et certaines variétés de céréales constitueraient une source de revenus intéressante.

« Au cours des cinq dernières années, de moins en moins de producteurs laissent leur sol à nu pour l’hiver, parce qu’ils voient tout le sol qui est transporté. Ils ont compris qu’ils doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour minimiser cette perte », constate avec satisfaction Judith ­Nyiraneza, scientifique chez Agriculture et Agroalimentaire Canada.

Implanter des cultures de couverture, comme le seigle, aide à protéger les sols de l’érosion. Photo : Archives/TCN

Implanter des cultures de couverture, comme le seigle, aide à protéger les sols de l’érosion. Photo : Archives/TCN

En s’alliant avec des producteurs de pommes de terre et d’autres ­chercheurs, Mme Nyiraneza a testé différentes variétés de cultures de couverture afin de valider les bénéfices de chacune et de les comparer. « Les producteurs savent que c’est une pratique bénéfique, mais ils n’ont pas le temps de prendre eux-mêmes des mesures, donc ils sont toujours bien ouverts à travailler avec nous, à nous laisser faire nos analyses puis leur dire ce que ça donne », explique la chercheuse.

Les cultures étudiées ont été semées à l’Île-du-Prince-Édouard en 2016 et en 2017, après la récolte des pommes de terre, de fin septembre à début octobre. Les chercheurs ont publié l’été dernier les résultats obtenus avec trois types de céréales, soit l’orge de printemps, le seigle d’automne et le blé d’automne. À noter que les céréales d’automne tiennent leur nom du moment où elles sont semées, mais elles peuvent aussi être appelées « céréales d’hiver », appellation couramment utilisée en anglais, puisqu’elles poussent après avoir ­traversé la saison froide.

Toutes bonnes pour le sol

La conclusion ne fait aucun doute : toutes les cultures de couverture ont nettement protégé les sols de l’érosion, en particulier le seigle d’automne. De façon générale, les céréales d’automne protègent le sol sur une plus longue période, contrairement à celles de printemps, qui n’offrent pas de poussée protectrice après la fonte de la neige.

Ces résultats en territoire canadien s’ajoutent aux autres études scientifiques réalisées ailleurs qui avaient également démontré l’efficacité des cultures de couverture contre l’érosion, en plus de prouver leur capacité à réduire la compaction du sol, à augmenter la biomasse et à améliorer l’infiltration de l’eau.

Normalement, les cultures couvre-sol réduisent aussi le lessivage de nutriments comme l’azote minéral, mais les conclusions de l’expérience de Mme Nyiraneza n’étaient pas claires sur cet aspect. En effet, la quantité de nitrate observée était généralement plus basse dans les sols qui n’avaient pas été laissés à nu, mais cette tendance n’était pas consistante entre les parcelles et les dates d’échantillonnage. La chercheuse croit que cela s’explique par le climat peu clément des automnes durant lesquels s’est déroulée l’expérience, car la récupération de nutriments est liée à la croissance des céréales, qui elle, dépend fortement de la météo.

À chaque grain son gain

Quant à savoir quelle céréale convient dans quel contexte, la chercheuse rappelle que cela dépend des plans du producteur pour la saison suivante ainsi que de la fenêtre de temps pouvant être exploitée après la récolte des pommes de terre. Les céréales d’automne, par exemple, ne doivent pas être semées trop près de l’hiver, car elles doivent avoir le temps de germer. Il s’agit d’une culture plus adaptée pour les variétés de pommes de terre récoltées assez tôt.

« Certains producteurs préfèrent donc l’orge du printemps, selon ce qu’ils comptent semer après l’hiver, parce que la germination est très rapide à l’automne et qu’il va mourir pendant l’hiver », rapporte Judith Nyiraneza.

Les céréales de printemps utilisées en cultures de couverture ne peuvent toutefois pas générer de revenus, contrairement aux céréales d’automne qui peuvent être récoltées après avoir rempli leur rôle de protection du sol. À titre indicatif, les chercheurs de l’Île-du-Prince-Édouard ont obtenu un rendement de 6,1 à
7,6 Mg/ha pour le blé d’automne et de 4,5 à 5,1 Mg/ha pour le seigle d’automne, pour les petites parcelles expérimentales, dont l’espacement était optimisé. Dans les portions de terre observées en champ chez les producteurs collaborateurs, le rendement a plutôt été de 4,5 Mg/ha pour le blé d’automne et de 3,2 Mg/ha pour le seigle d’automne.


Suites attendues

Les résultats obtenus par Judith ­Nyiraneza et son équipe ne sont qu’un début. Dans les prochaines années, ils multiplieront les collaborations avec des producteurs et expérimenteront avec plusieurs autres variétés et conditions.

« Certains producteurs vont jusqu’à semer les céréales avant la récolte de pommes de terre; comme ça ils n’ont pas besoin de revenir pour semer après », donne en exemple la chercheuse. Et même si ses travaux sont réalisés à l’Île-du-Prince-Édouard, Mme Nyiraneza croit que les producteurs de partout au pays pourront bénéficier de leurs conclusions. « Les problèmes environnementaux autour de la culture de la pomme de terre sont les mêmes, peu importe où l’on est, parce qu’on a toujours affaire à des sols légers, susceptibles de s’éroder », rappelle-t-elle. 


Dominique Wolfshagen, collaboration spéciale