Volailles 24 octobre 2025

Abitibi-Témiscamingue : un marché unique en son genre

La plupart du temps, l’éloignement et la petite taille du marché de l’Abitibi-Témiscamingue sont des freins au développement des entreprises agricoles. Mais qu’ils les mangent au plat, brouillés ou en omelettes, les consommateurs du Nord-ouest québécois sont les seuls de la province à pouvoir se targuer d’avoir accès à des œufs locaux grâce à l’implication d’acteurs régionaux tout au long de la chaîne de production et de distribution.

Si l’on exclut les fermes diversifiées et les petits élevages à la maison, ­l’Abitibi-Témiscamingue compte seulement trois élevages de pondeuses. Deux d’entre eux, la Ferme avicole Héva et la Ferme avicole Paul Richard et Fils, sont la propriété de la famille Richard, à qui appartient aussi un poste de classement qui lave, mire, pèse et emballe à Rivière-Héva toute la production de la région. Ainsi, celle des Œufs d’Or de Val-d’Or, seul autre élevage, doit également transiter par ce poste.

Plusieurs formats sont offerts, mais le meilleur vendeur demeure celui de 18 œufs, suivi de près par celui de 30 œufs, soutient Jean-Philippe Richard, président-directeur général des Œufs Richard. « Ça revient plus économique au consommateur », analyse-t-il.
Plusieurs formats sont offerts, mais le meilleur vendeur demeure celui de 18 œufs, suivi de près par celui de 30 œufs, soutient Jean-Philippe Richard, président-directeur général des Œufs Richard. « Ça revient plus économique au consommateur », analyse-t-il.

La clé de voûte : le poste de classement

« Partout au Québec, la façon dont ça fonctionne, par exemple si tu es un producteur d’œufs au Lac-Saint-Jean, c’est que tu envoies ta production se faire classifier à Saint-Hyacinthe et l’œuf peut se retrouver en Gaspésie, aller à Montréal ou dans l’Outaouais. Mais l’œuf ne revient pas nécessairement dans le marché où il a été produit. Ici, la beauté de la chose, c’est que tous les œufs de l’Abitibi proviennent de l’Abitibi, sont classifiés en Abitibi et vont sur le marché en Abitibi », illustre Isabelle Richard, qui vient de grossir les rangs de l’entreprise familiale où évoluent déjà ses parents et ses trois frères. 

Tous élevages confondus, on compte près de 165 000 pondeuses dans la région : 100 000 dans les deux entreprises des Richard et 65 000 aux Œufs d’Or. La production d’œufs en coquille comble ainsi les besoins de quelque 150 000 habitants de la région, et même plus. Seuls les œufs dits de spécialité (biologiques, enrichis, par exemple d’oméga-3 ou de vitamine D, ou issus de poules en liberté ou d’autres oiseaux), proviennent de l’extérieur. 

« Il y en a trois gros [postes de classement au Québec], précise le président-directeur général des Œufs Richard, Jean-Philippe Richard. Il y en a d’autres plus petits, mais dans les majeurs, il y en a trois », poursuit-il, précisant que les deux autres postes de classement de cette ampleur sont situés dans le sud de la province. 

Jean-Philippe Richard, président-directeur général des Œufs Richard, dans l’entrepôt des Meuniers Richard, qui produisent des granules de fumier de poules et plusieurs sortes de moulées adaptées à la production de poules pondeuses, de vaches laitières, de porcs et de poulettes de remplacement.
Jean-Philippe Richard, président-directeur général des Œufs Richard, dans l’entrepôt des Meuniers Richard, qui produisent des granules de fumier de poules et plusieurs sortes de moulées adaptées à la production de poules pondeuses, de vaches laitières, de porcs et de poulettes de remplacement.

« C’est cool quand même, c’est merveilleux. Et on est chanceux d’avoir la gestion de l’offre pour soutenir ça. À deux producteurs, on fournit en masse; il y en a même qui s’en vont vers l’extérieur », se réjouit aussi Symon Beauvais, président-directeur général des Œufs d’Or, qui faisait le classement des œufs de la région jusqu’à il y a une vingtaine d’années avant de vendre ses actifs au Groupe Nutri, un regroupement de producteurs pancanadien devenu partenaire dans l’aventure des Œufs Richard. 

Pas de bio, mais des producteurs responsables

Si les trois producteurs qui se partagent le marché régional ne produisent pas d’œufs biologiques – « il n’y a pas de marché en ce moment pour l’œuf biologique ou en tout cas, il est très, très marginal », soutient Isabelle Richard –, il n’en demeure pas moins que l’environnement est au centre de leurs préoccupations. La Ferme avicole Paul Richard est certifiée biologique, un label qu’elle utilise pour la mise en marché des grains, céréales et légumineuses qu’elle produit. 

Tant chez les Richard que chez les Beauvais, on produit aussi des granules de fumier de poule qui peuvent être utilisées comme fertilisants en agriculture biologique. « Il y a plein d’utilisations : dans les bleuets, tous les petits fruits, énumère Symon Beauvais, qui les commercialise sous le nom Écolo-Nature. Il y a aussi plein de sites miniers qui utilisent ça [pour la revégétalisation]. »

C’est sûr qu’on aimerait être bio. Si tout le monde achetait des œufs bio, on irait pour ça, ce serait merveilleux. Mais il y a un coût à tout ça et ce n’est pas le marché actuel. Donc, on y va avec le marché, ce dont on a besoin dans la région. On pourrait le faire, mais tous nos œufs seraient envoyés à l’extérieur de la région et il faudrait tout réimporter. Ça serait un non-sens rendu là; il y aurait tellement de transport.

Jean-Philippe Richard

De Rivière-Héva à Iqaluit

Le producteur préfère donc continuer à desservir le marché local, tout en continuant d’en développer de nouveaux à proximité, par exemple dans le nord de l’Ontario. Parce que quand on établit une entreprise agricole en région éloignée et peu densément peuplée et qu’on espère poursuivre sa croissance, il faut s’attendre à ce qu’une part de la production soit écoulée ailleurs, précise l’entrepreneur. Il se réjouit d’ailleurs de collaborer avec l’un des derniers grossistes alimentaires indépendants de la province, l’entreprise Ben Deshaies, installée à Amos depuis 1949. 

Ça représente un défi logistique, indique Richard Deshaies, copropriétaire de l’entreprise fondée par son grand-père, qui n’était au temps de la colonisation qu’un simple magasin général. Au fil des ans, le grossiste s’est spécialisé dans les marchés reculés, indique-t-il, précisant que le territoire ainsi desservi représente en superficie près de la moitié du Canada. 

Les installations des Œufs Richard, sur le bord de la route 117, à Rivière-Héva, en Abitibi.
Les installations des Œufs Richard, sur le bord de la route 117, à Rivière-Héva, en Abitibi.

« Ça a débuté tout petit et au fil des ans, ça a grandi pour devenir l’entreprise qu’on connaît aujourd’hui. On a près de 200 employés et on couvre l’Abitibi-­Témiscamingue, le nord de l’Ontario, la Baie-James, le Nunavik, le Nunavut; on va jusqu’à Fermont, énumère-t-il. On expédie toutes les semaines par avion au Nunavik et au Nunavut et par train dans le nord de l’Ontario, donc Cochrane, North Bay. Et dans la période estivale, on effectue des commandes par cargo; ça va jusque dans le Grand Nord. C’est un monde particulier, mais on a tiré notre épingle du jeu au fil du temps dans ce domaine-là. » 

Richard Deshaies ajoute que les productions à volume de la région, comme les œufs Richard, les pommes de terre Lunick, les confitures La Fraisonnée ou les fromages de Fromage au Village et de La Vache à Maillotte, se retrouvent tant sur les tables des institutions comme Hydro-Québec, les écoles ou les hôpitaux du nord, que dans les restaurants et les entreprises privées, notamment les minières. 

« On est fiers de contribuer un peu, à notre manière, à leur réussite. Sur les 300 et quelques millions qu’on vend, ce n’est peut-être pas eux qui ont la part du lion, mais dans notre cœur, ils ont quand même une part importante. Quand on peut, on les met de l’avant », se réjouit le grossiste.