Avant de penser aux espèces, il faut regarder les champs. Photo : CQPF
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S'abonner maintenantLuzerne ou trèfle rouge? Fléole ou fétuque? Un mélange ou une espèce dominante? Derrière ces questions apparemment simples se cache une décision agronomique majeure qui engage le producteur pour plusieurs années. Le choix des espèces fourragères n’est pas une question de préférence personnelle, mais bien un exercice de diagnostic – du champ, du troupeau et des objectifs de l’entreprise.
Jean-Philippe Laroche, agronome expert en production laitière – Nutrition et fourrages chez Lactanet, est formel : avant de penser aux espèces, il faut regarder les champs. « Le choix ne devrait jamais se faire selon une recette générale ou uniquement selon les préférences du producteur. Il faut partir de deux grandes questions : quels sont les besoins de l’entreprise, et quelles sont les conditions réelles du champ? »
Le pH et l’égouttement du sol sont les deux premiers critères à évaluer. La luzerne, espèce reine pour bien des éleveurs laitiers, est aussi la plus exigeante : elle supporte difficilement les sols mal drainés et les pH inférieurs à 6,5. Dans un champ au pH de 6,3, la mortalité peut être sévère, et les rendements, décevants. Si le champ ne convient pas bien à la luzerne, le trèfle rouge peut être une solution intéressante. « C’est aussi une légumineuse riche en protéines et capable de fixer l’azote, mais il tolère moins certaines conditions moins favorables », dit-il.
M. Laroche plaide pour des mélanges de trois à six espèces, là où deux suffisaient autrefois. La logique est celle de la diversification : « Miser sur une seule espèce, c’est comme placer tout son argent dans une seule entreprise. Si les conditions lui sont défavorables, tout le rendement en souffre. » Dans un contexte de variabilité climatique accrue, une fléole des prés performante par temps frais peut être compensée par une fétuque ou un brome lors des étés chauds et secs. Et pour que le mélange soit cohérent, encore faut-il marier des espèces de précocité et de force de compétition compatibles – sans quoi certaines étouffent les autres, avant même que la prairie soit établie.

Du cas par cas, avec des outils

Ayitre Akpakouma, conseiller en plantes fourragères au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) pour la direction régionale du Bas-Saint-Laurent, partage la même conviction : il n’existe pas de formule universelle. « Il n’y a pas une seule espèce fourragère capable de répondre à tous les besoins. Ce qui fonctionne chez un producteur ne sera pas nécessairement adapté chez un autre. »
Le MAPAQ a développé des outils pour appuyer les producteurs et leurs conseillers, notamment un tableau public des caractéristiques des graminées et des légumineuses pérennes, disponibles en ligne et sur Agri-Réseau, ainsi que le Guide de production des plantes fourragères produit avec le Centre de référence en agriculture et agroalimentaire du Québec (CRAAQ). Ces ressources détaillent entre autres, pour chaque espèce, le rendement potentiel, la tolérance à l’hiver, la persistance, la résistance au piétinement et les exigences de sol.
M. Akpakouma insiste sur la vision à long terme : une prairie bien implantée, dans un sol en santé, peut être productive pendant plusieurs décennies. « L’implantation représente un coût au départ, mais une erreur à ce stade peut suivre le producteur pendant longtemps. À l’inverse, une prairie bien pensée devient un atout durable. » Il rappelle que la santé des sols n’est pas un détail – c’est la condition sine qua non d’une prairie résiliente, quel que soit le mélange choisi.
Sur le terrain : l’école du pâturage

Chez Marie-Pier Beaulieu, productrice bovine à la Ferme Simpson SENC, à Saint-Cyrille-de-Wendover, et administratrice au Conseil québécois des plantes fourragères, la théorie passe par les bottes. Son troupeau d’environ 90 bovins, dont une trentaine de mères, valorise une quarantaine d’acres de pâturage. Lorsqu’elle a commencé, il y a environ 17 ans, les prairies étaient vieilles, pauvres et peu productives. Le changement majeur n’a pas été de tout retourner, mais de mieux gérer la paissance.
« On a travaillé avec ce qui était déjà là », explique-t-elle. La rotation, les périodes de repos et l’observation quotidienne ont permis de favoriser des espèces désirables, comme les bromes, la fléole, le dactyle, un peu de fétuque, le trèfle rouge et le trèfle blanc. Certaines plantes moins intéressantes, comme la verge d’or ou les boutons d’or, ont reculé avec une meilleure pression de pâturage.
Le manque de légumineuses a été un constat important dans sa ferme. Pour corriger la situation, elle a ajouté du trèfle rouge, parfois à la volée, parfois d’une manière plus originale : en mélangeant les semences au minéral des animaux. Les graines dures de légumineuses passent dans le système digestif et sont redistribuées au pâturage avec les déjections. « Pour les légumineuses, j’ai eu de très bons résultats avec cette méthode. Mais ça ne fonctionne pas avec les graminées », précise-t-elle.
Son approche demeure très économique. Elle achète son foin d’hiver et cherche à maximiser la matière sèche consommée directement au pâturage. « Je ne suis pas assez riche pour faire du foin », lance-t-elle, avec humour. Le coût de la tonne de matière sèche produite et consommée au pâturage est beaucoup plus bas que si elle devait récolter du foin sur ses 40 acres pour nourrir ses animaux.
› Le tableau des caractéristiques des espèces fourragères du MAPAQ est disponible gratuitement sur le site du ministère et sur Agri-Réseau.