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Place aux femmes

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Tel que publié dans La Terre de chez nous

Dans le cadre de l’Année internationale de l’agriculture familiale, La Terre de chez nous est allée à la rencontre de trois productrices afin qu’elles témoignent de la place des femmes à la ferme en 2014.

« En secondaire V, j’ai annoncé à mes parents que je reprenais la ferme », relate Josiane Carrière, copropriétaire de la ferme Urdani à Saint-Anicet. Elle s’inscrit alors à l’Institut de technologie agroalimentaire (ITA) de Saint-Hyacinthe et elle obtient un diplôme en gestion et exploitation d’entreprise agricole en production laitière. De retour à la ferme, de nombreux défis l’attendent.

Dans le cœur de Jeannine Messier, toute petite, elle savait déjà qu’elle serait agricultrice. Aujourd’hui, elle est propriétaire de la ferme Équinoxe à Saint-Pie : elle y cultive entre autres des bleuets et elle exploite une table champêtre. Elle a réalisé son rêve à force de travail et de conviction.

Enfin, Praxède Lévesque-Lapointe étudiait les arts à l’université lorsqu’elle marie l’agronome et producteur agricole Daniel Lapointe. Issue du milieu agricole, elle le suit dans la ferme laitière à Bury, en Estrie. Productrice laitière bio, fromagère et maintenant à la tête de Karité Delapointe, elle importe du beurre de karité équitable et le transforme en produits de beauté. Elle exploite aussi avec son fils Sébastien une érablière de 10 000 entailles bio.

Accès à la propriété

Selon les statistiques du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), seulement 26 % des femmes sont propriétaires ou copropriétaires d’une entreprise agricole. Ce pourcentage diminue encore plus lorsqu’il est question de la place qu’elles occupent dans les postes décisionnels, où il ne se chiffre qu’à 10 %. Pour les trois agricultrices interviewées, l’accès à la propriété s’avère fort important. « Être propriétaire, c’est une grande fierté pour moi. C’est valorisant, car on participe à la prise de décisions », mentionne Jeannine Messier. Propriétaire de la ferme Équinoxe depuis 2010, la productrice a travaillé pendant 34 ans à la ferme porcine de son conjoint, où aujourd’hui, ses deux garçons forment la relève. « C’est aussi la reconnaissance du milieu, que ce soit du secteur financier, des fournisseurs et de ses pairs, par exemple. C’est également la porte d’entrée pour accéder à des postes au sein de conseils d’administration de syndicats de l’UPA – à moins d’y représenter la Fédération des agricultrices du Québec (FAQ). En tant que propriétaire, je suis reconnue dans le système agricole et j’ai accès aux différents programmes gouvernementaux », ajoute-t-elle.

Praxède Lévesque-Lapointe a accédé à la propriété très tôt dans l’aventure agricole. Rapidement, son conjoint lui cède 50 % des parts : « Sur le coup, je n’ai pas réalisé l’importance de ce geste. J’en ai pris conscience lors du décès de Daniel; il avait confiance en moi. » Car malgré cette épreuve, elle a relevé le défi et poursuivi le développement de l’entreprise.

Pour la jeune agricultrice Josiane Carrière, le passage à la copropriété avec son frère Guillaume s’est effectué en 2012 : « Dire que ç’a été facile, ce serait mentir. Cependant, je ne pouvais pas m’imaginer être employée ailleurs. » Aujourd’hui, c’est elle qui gère le troupeau laitier, les travaux aux champs, la comptabilité, etc. « Ce sont d’énormes responsabilités et il y a des jours où je sens la pression. Je dois voir à la rentabilité de l’entreprise et m’assurer que tout le monde reçoit un salaire », dit-elle. Il existe encore des fournisseurs ou intervenants qui demandent à parler à son père ou à son conjoint : « La plupart savent maintenant que je suis sérieuse, mais il y en a toujours qui doutent, car je suis une femme. »

La réussite de ces trois productrices repose entre autres sur la confiance en soi, leur personnalité – notamment des qualités d’entrepreneures, et l’appui qu’elles ont reçu de leur conjoint et de leur famille. « Si Marc n’était pas là, je ne serais pas rendue où je suis », avoue Josiane Carrière. « Le partage des tâches est important, l’implication exige qu’un des deux partenaires fasse des compromis », croit Praxède Lévesque-Lapointe. « Dans une entreprise agricole, on forme une équipe. Il faut savoir exploiter les forces de chacun », dit Jeannine Messier. Certaines personnes signifiantes deviennent aussi des sources d’inspiration. « Mes grands-mères étaient des femmes de tête et d’action. Mon père, un homme calme et pour qui le travail n’avait pas de sexe. Enfin, ma mère est une battante, une grande travaillante. J’espère être aussi un modèle pour mes enfants et mes petits-enfants », souhaite Mme Messier.

Se faire entendre

Malgré un horaire bien rempli, Josiane œuvre dans le Syndicat de l’UPA du Haut-Saint-Laurent. Avec l’arrivée d’Ariane, il y a huit mois, elle tient à continuer son implication : « C’est une bonne façon de savoir ce qui se passe et voir ce qui s’en vient, d’être proactif. » Si dans les journées de producteurs, elle hésitait à donner son opinion devant les autres, aujourd’hui elle fonce : « Je ne suis plus gênée. Je pose des questions, j’appelle certains producteurs pour obtenir leur avis. »

Praxède Lévesque-Lapointe est membre de la Société d’histoire et du patrimoine de Bury, où elle prend part à l’organisation de certaines activités. Elle assiste aux réunions des syndicats agricoles de son secteur. « C’est important d’être présent aux assemblées et réunions pour exprimer son opinion », souligne Praxède Lévesque-Lapointe. Jeannine Messier renchérit : « L’implication ouvre des portes. » Quant à la FAQ, son rôle s’avère des plus importants selon les trois agricultrices, notamment pour briser l’isolement et motiver les femmes à accéder à la propriété. « Les réunions, les formations offertes par la Fédération deviennent un lieu de rencontre pour des femmes. Souvent, on pense être la seule personne à être confrontée à une situation. Et lorsqu’on discute avec d’autres, on se rend compte que l’on est plusieurs à vivre ou à avoir vécu les mêmes choses », décrit Praxède Lévesque-Lapointe.

Concilier le travail et la famille

« Pas de femme, pas d’agriculture familiale! » lance Mme Lévesque-Lapointe. Les femmes constituent des moteurs dans une entreprise et on le sait, 80 % du travail s’effectue dans l’ombre, ajoute celle-ci. Avec l’arrivée d’un enfant, Josiane Carrière revoit ses méthodes de travail afin d’augmenter son efficacité. « Il faut être entourée, demander de l’aide au besoin et ne pas se prendre pour une superwoman », dit-elle. Dans l’impossibilité de bénéficier d’un congé de maternité, c’est son conjoint Marc qui l’a pris pour la remplacer à la ferme. Josiane peut aussi compter sur sa mère qui vient s’occuper d’Ariane lors du train du soir. « J’ai l’impression d’être un agenda; je n’ai pas le choix d’être organisée et rigoureuse », souligne-t-elle. Jeannine Messier se souvient d’avoir traîné ses enfants partout : « On sous-estime la capacité d’adaptation des enfants au rythme de vie sur la ferme. L’agriculture, c’est un mode de vie », conclut Praxède Lévesque-Lapointe.

Photo MG_Jeannine-Messier ou Jeannine_messier-1 : Jeannine Messier est propriétaire de la ferme Équinoxe à Saint-Pie, où elle exploite une bleuetière et une table champêtre.

Photo MG_Praxède-Levesque-Lapointe ou 1 : Propriétaire de Karité Delapointe, une entreprise de fabrication de produits corporels fabriqués à partir de beurre de karité équitable, Praxède Lévesque-Lapointe exploite aussi une érablière de 10 000 entailles avec l’un de ses fils.