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Daniel Bonin et Maryse Sauvé vendront leurs premiers œufs de cane cet été dans les marchés du Québec. Photos : Martin Primeau/TCN

Daniel Bonin et Maryse Sauvé vendront leurs premiers œufs de cane cet été dans les marchés du Québec. Photos : Martin Primeau/TCN

Le rêve agricole d’un couple de non-voyants

STUKELY-SUD — C’est l’histoire d’un couple d’entrepreneurs comme on en croise rarement : Maryse Sauvé est massothérapeute de formation et Daniel Bonin est avocat. Ensemble, ils viennent de démarrer leur entreprise de production d’œufs de cane, À la canne blanche, avec deux « n ». Un choix qui n’a rien d’anodin… puisque tous deux sont non-voyants.

La Terre est allée à la rencontre des deux associés le 13 juin, quelques heures après qu’ils eurent remporté un prix national en entrepreneuriat. Un appui reçu comme une tape dans le dos pour ce couple qui souhaite seulement se rendre utile. « Tout ce qu’on veut, c’est de la dignité, explique celui qui a perdu la vue au début de la vingtaine en raison d’un glaucome congénital, parce qu’avoir à rester assis pour attendre mon chèque, je voudrais mourir. »

L’aventure a déjà amené son lot de défis aux deux associés. « Personne ne nous prenait au sérieux au début, lance Daniel Bonin, un sourire accroché aux lèvres. Que ce soit à La Financière agricole du Québec, à notre MRC ou au MAPAQ, il fallait toujours rassurer les intervenants. » Armés de leur plan d’affaires, les deux entrepreneurs ont finalement obtenu financement et permis. Après avoir assemblé leur canardière au cours des derniers mois, ils démarrent ces jours-ci leur projet : produire des œufs de canards de race Coureur indien.

Des canes blanches

« Je suis littéralement tombé en amour avec ces canards-là, raconte Mme Sauvé, qui s’était procuré quelques spécimens voilà deux ans. En plus, les meilleures pondeuses de cette race-là sont les blanches, alors on avait trouvé notre nom : À la canne blanche. »

La canardière du couple, construite pour environ 200 000 $, compte présentement 21 canes. Leur nombre gonflera rapidement à 660 d’ici décembre. Quelque 120 poussins vieux de trois jours attendent d’ailleurs dans une remise tout près, à l’abri, sous des lampes chauffantes. « Notre objectif, c’est de produire 150 000 œufs par année », indique Mme Sauvé, qui a elle aussi perdu la vue en raison d’une maladie oculaire dégénérative.

Le handicap visuel de Daniel Bonin ne l’empêche pas de vaquer aux affaires quotidiennes de sa ferme.

Le handicap visuel de Daniel Bonin ne l’empêche pas de vaquer aux affaires quotidiennes de sa ferme.

L’entreprise écoulera une partie de sa marchandise dans les restaurants. Les particuliers qui souhaiteraient acheter ses œufs les trouveront dans les marchés publics de l’Estrie et de la Montérégie et auront l’occasion de rencontrer les deux agriculteurs. « Derrière ces œufs-là, il y a toute notre histoire, explique M. Bonin. C’est important pour nous de les vendre nous-mêmes. »

Si les affaires vont bien, le couple prévoit même construire un deuxième bâtiment afin de doubler la production. « Peut-être qu’on embauchera des employés handicapés pour nous aider », rêve Mme Sauvé. 

Elles ne sont pour l’instant qu’une vingtaine, mais bientôt, ce seront 660 canes de race Coureur indien qui produiront des œufs.

Elles ne sont pour l’instant qu’une vingtaine, mais bientôt, ce seront 660 canes de race Coureur indien qui produiront des œufs.

Les défis de la cécité

Et la question qui brûle toutes les lèvres : comment font-ils pour s’occuper de leurs animaux? M. Bonin y va d’une réponse toute simple. « On se déplace lentement de façon à s’assurer de ne pas écraser les œufs ni de bousculer des canes, dit-il. Sinon, pour le ramassage des œufs, je me mets à quatre pattes là-dedans et je cherche. Elles pondent pas mal toujours au même endroit de toute manière. »

Le couple a aussi aménagé sa canardière en fonction de son handicap. Segmenté en 22 enclos, le bâtiment fraîchement construit permet de séparer le cheptel en groupes d’une trentaine d’individus. Les deux entrepreneurs y mettront les pieds chaque matin pour ouvrir une à une les portes qui donneront aux canes la possibilité d’accéder à un parc grillagé à l’extérieur du bâtiment. Puis, la brunante venue, on les fera rentrer dans leur enclos. « Elles se promènent en file indienne et on les entend constamment caqueter, souligne M. Bonin. Alors, c’est facile de savoir où elles sont même sans les voir. »

Le prix du public d’OSEntreprendre

Maryse Sauvé et Daniel Bonin ont remporté le prix du public le 12 juin dernier au concours québécois en entrepreneuriat OSEntreprendre. Une reconnaissance assortie d’une bourse de 2 000 $. « C’est la cerise sur le sundae pour nous deux, lance tout sourire Maryse Sauvé. On a eu beaucoup d’aide de plein de gens jusqu’ici, mais c’est la première fois qu’on recevait un cadeau comme ça. »