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La production de fourrages totale de l’Argentine est estimée à 244 millions de tonnes par an, selon l’Institut national de technologie agricole. Photo: Marc-Henry André

La production de fourrages totale de l’Argentine est estimée à 244 millions de tonnes par an, selon l’Institut national de technologie agricole. Photo: Marc-Henry André

Saputo en pôle position au pays des gauchos

La filiale argentine de Saputo règne sur le marché intérieur des fromages tout en exportant des poudres et de la caséine depuis ce pays. Enquête à Buenos Aires.

Selon l’Observatoire de la filière laitière argentine, la branche locale du groupe canadien (Molfino, rachetée en 2003) a acquis l’an dernier 3,21 millions de litres de lait par jour (Ml/j) en moyenne, soit 11,5 % de la collecte nationale, juste un peu moins que les 3,52 Ml/j transformés par Mastellone Hermanos, le leader local historique. D’ores et déjà, Saputo est le numéro un indiscuté du marché argentin des fromages.

Sa marque La Paulina est un tank qui fait sa loi dans les gondoles des grossistes de Buenos Aires, Rosario et Córdoba. « Saputo forme les prix planchers de presque toutes les catégories de fromage », atteste l’économiste en chef de la Société rurale argentine, Ezequiel de Freijo. Nous l’avons vérifié chez les grossistes Makro et Vital, à Buenos Aires, le 6 janvier dernier : le crémeux Saint-Paulin de marque La Paulina, tout comme sa mozzarella, son danbo, son bleu, son reggianito et son provolone… tous sont offerts à des prix inférieurs à ceux de ses concurrents. Comment l’expliquer? D’abord, l’accès au financement de Saputo, que n’ont pas ses concurrents argentins, lui a permis d’investir fortement en 2018 et 2019 dans ses deux usines en Argentine, celle de Tío Pujio à Córdoba et celle de Rafaela à Santa Fe.

Cet atout financier lui permet également de cajoler ses livreurs de lait en leur offrant « des crédits à taux zéro, en pesos, remboursables sur cinq mois, d’un montant équivalent à 80 % du chiffre d’affaires mensuel de l’élevage, chose unique en Argentine », souligne Jorge Córdoba, un éleveur de 150 Holstein, qui livre à Saputo depuis 10 ans. Comme la majorité des éleveurs qui, autrefois, livraient à la coopérative Sancor, laquelle a connu de graves difficultés financières, Jorge Córdoba a choisi de livrer à Saputo, notamment pour éviter les impayés… Le fait de pouvoir se projeter dans l’avenir, en Argentine, est un luxe. Un autre atout dont dispose Saputo serait tout simplement l’efficience de ses processus de fabrication, attestée par plusieurs sources consultées.

Enfin, le directeur de Saputo Argentine est un vieux loup du secteur : Héctor Molfino, déjà patron de l’entreprise lorsque sa famille l’a vendue à Saputo en 2003. L’homme connaît finement son pays et ses institutions aux rouages tortueux, voire opaques. Il s’agit d’un atout majeur lorsque vient le temps de définir la stratégie commerciale du groupe ­canton par canton.

Un géant à l’export de produits laitiers?

Même si elle dispose de ressources fourragères évaluées à 244 millions de tonnes par l’Institut national de technologie agricole, l’Argentine ne parvient pas à s’imposer comme une puissance exportatrice de produits laitiers en raison de l’instabilité politique et économique qui y règne. En témoigne la stagnation de sa production de lait depuis 20 ans, qui se situe autour de 11 milliards de litres par an. Or, « pour accroître notre présence sur le marché international, nous avons besoin de la présence en Argentine d’autres entreprises aussi grandes et aussi performantes que Saputo », estime l’économiste Ezequiel de Freijo. Le groupe laitier canadien n’a pas répondu à notre invitation à participer à ce reportage.

Marc-Henry André, collaboration spéciale