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La Chine risque de s’approvisionner en grains ailleurs qu’aux États-Unis, autant que faire se peut. Photo : Shutterstock

La Chine risque de s’approvisionner en grains ailleurs qu’aux États-Unis, autant que faire se peut. Photo : Shutterstock

La demande chinoise : entre les besoins et la politique

Les premières estimations de l’offre de grains en Amérique du Nord sont connues depuis quelque temps déjà. La demande, quant à elle, est beaucoup plus incertaine, particulièrement depuis que la Chine est devenue le principal acheteur de grains fourragers sur la planète. Il est opportun de faire un tour d’horizon des nombreux facteurs qui influencent la demande chinoise.

L’industrie porcine est une importante consommatrice de grains fourragers en Chine. À la suite de la crise de la peste porcine africaine (PPA) en 2018-2019 qui avait ravagé près de la moitié du cheptel porcin, le nombre de cochons serait pratiquement revenu à celui d’avant la PPA. Les données officielles montraient qu’à la fin juin, le nombre de porcs correspondait à 99,4 % du niveau de 2017 pour s’établir à 439 millions. Pour la même période, le nombre de truies serait d’environ 2 % plus élevé pour se situer à 45,6 millions. L’État a d’ailleurs recommandé aux agriculteurs d’améliorer la productivité par truie et ainsi de se départir des bêtes les moins performantes afin d’arriver à un objectif de 41 millions de truies. La consommation chinoise en grains fourragers sera donc toujours aussi soutenue.

Cependant, certains éléments pourraient nuire à la demande en grains des États-Unis. Le prix du porc en Chine a fortement chuté depuis le début de l’année, de sorte que la marge de profit des éleveurs s’est considérablement amincie. Des grains moins chers tels que le blé, l’orge ou le sorgho ont alors été substitués au tourteau de soya et au maïs.

Les inondations de Henan causées par des précipitations historiques menaçaient de réduire la taille du troupeau porcin, d’accroître le nombre d’éclosions de PPA et de diminuer la production de grains fourragers dont la province est une grande productrice. Or, deux mois plus tard, l’évaluation des dommages se fait toujours attendre. De plus, la Chine aurait une très bonne récolte de maïs cette année. Néanmoins, cela n’est pas sans rappeler le scénario de 2020 : trois typhons avaient frappé la Chine sans que l’estimation de la récolte chinoise de maïs soit réduite et celle-ci était semblable à celle de l’année précédente. La Chine a tout de même procédé à des achats massifs de maïs américain, passant ainsi de simple importateur à premier acheteur mondial, ce qui a entraîné la flambée spectaculaire des prix que l’on a connue cette année.

L’Ukraine récoltera une production record de maïs à 39 millions de tonnes (Mt) et les exportations s’élèveront à 32 Mt. Du fait de sa proximité du marché chinois, l’Ukraine risque bien de soutirer des parts de marchés aux États-Unis.

À la fin août, l’ouragan Ida a endommagé plusieurs ports aux États-Unis. Le secrétaire américain à l’Agriculture, Tom Vilsack, avait annoncé qu’il n’y aurait pas d’interruption majeure dans l’approvisionnement de grains. Or, depuis l’ouragan, le rythme des expéditions et des ventes hebdomadaires est plutôt lent étant donné l’arrivée de la nouvelle récolte américaine. Si ces problèmes persistent, les États-Unis risquent de perdre d’appréciables parts de marché et les exportations devront être revues à la baisse.

Politique et finance

La politique tient un rôle prépondérant dans les achats chinois de grains. Malgré la victoire de Joe Biden aux dernières élections présidentielles, la relation entre Pékin et Washington s’est détériorée. Les États-Unis attaquent la Chine sur plusieurs fronts politiques avec l’aide de leurs alliés traditionnels. Cependant, les récents déboires de l’administration Biden, comme la sortie chaotique des États-Unis de l’Afghanistan ou la crise diplomatique avec la France, ont affaibli son pouvoir de négociation.

Durant la dernière année, Xi Jinping a amorcé des réformes majeures qui enracinent davantage son pays dans les valeurs communistes. Parmi ces mesures, la lutte contre l’inflation sur les produits de base et les fertilisants touche directement le secteur agricole. En outre, Pékin a conseillé aux grandes entreprises de ne plus exporter de fertilisants afin de se concentrer sur le marché intérieur alors que la Chine en est un important exportateur. Cela a eu pour effet de faire grimper les prix sur les marchés internationaux. Ce contrôle plus serré de l’État sur les prix intérieurs des produits de base comme les grains risque d’être imprévisible et de nuire au commerce des grains.

Ces réformes influenceront également le secteur financier chinois, qui repose énormément sur l’endettement, comme le démontre l’exemple d’Evergrande. Cette compagnie est l’une des plus grandes dans le secteur de l’immobilier et a connu une rapide expansion grâce à son endettement qui s’élève à 305 G$ US. Or, les récentes réformes de Pékin interdisent les ventes de résidences avant la finalisation de la construction et forcent la compagnie à réduire la taille de ses créances, ce qui la place à risque d’une faillite. Les investisseurs craignent un scénario à la Lehman Brothers (la faillite de cette grande banque américaine est devenue le symbole de la crise financière de 2007-2008), c’est-à-dire que les conséquences risquent de prendre des proportions gigantesques et de ralentir l’économie mondiale. Pour l’instant, l’avenir de la compagnie est loin d’être scellé et l’État chinois pourrait intervenir afin d’éviter le pire.

La production québécoise de maïs s’annonce décevante et insuffisante pour combler la demande. Les prix des grains fourragers pourraient se maintenir  à un niveau élevé à court terme. Photo : Martin Ménard / TCN

La production québécoise de maïs s’annonce décevante et insuffisante pour combler la demande. Les prix des grains fourragers pourraient se maintenir à un niveau élevé à court terme. Photo : Martin Ménard / TCN

Marché local

Au Québec, les enjeux de la demande sont bien différents. La production québécoise de maïs s’annonce décevante et insuffisante pour combler la demande. La province devra donc en importer. Toutefois, contrairement aux années antérieures, les acheteurs risquent de délaisser le maïs américain au profit du maïs ontarien. Selon les récentes prévisions de Statistique Canada, notre province voisine récoltera sa plus grande production de maïs, qui se situe à 9,58 Mt. De plus, l’excellente récolte de blé ne répond pas aux critères de l’industrie boulangère et compétitionnera le maïs sur les marchés de l’alimentation animale.

Les contrats à terme pourraient être fortement volatils en raison de l’opacité de la demande chinoise et des facteurs politiques qui l’influencent. Les bases locales du maïs, quant à elles, devraient se tenir près de la valeur de remplacement. Par conséquent, les prix des grains fourragers pourraient se maintenir à un niveau élevé à court terme, mais fluctuer énormément à moyen terme.

Étienne Lafrance, agent d’information sur les marchés, Producteurs de grains du Québec

Ce texte a été publié dans l’édition d’octobre 2021 du magazine GRAINS