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Preuve que sa passion pour les arbres va bien au-delà de la recherche, Christian Messier possède une cabane à sucre à Saint-Émile-de-Suffolk, dans la région de l’Outaouais.

Preuve que sa passion pour les arbres va bien au-delà de la recherche, Christian Messier possède une cabane à sucre à Saint-Émile-de-Suffolk, dans la région de l’Outaouais.

Christian Messier, acériculteur et écologiste forestier

RIPON — Chercheur de calibre international et spécialiste de la forêt tempérée et boréale, Christian Messier a su très tôt ce qu’il voulait faire lorsqu’il serait adulte. « J’aime dire que, comme Obélix, je suis tombé dedans quand j’étais petit. J’ai grandi à Saint-Gabriel-de-Brandon dans une maison à l’orée de la forêt. J’y passais beaucoup de temps à me promener et à me demander comment elle fonctionnait. »

L’expertise de l’ingénieur forestier est aujourd’hui sollicitée aux quatre coins de la planète. En 2018, l’obtention de la Chaire de recherche du Canada sur la résilience des forêts face aux changements globaux est venue en quelque sorte consacrer l’ensemble de son parcours professionnel.

Plus que quiconque, il est en mesure de poser un regard lucide sur l’état de notre forêt québécoise. Alors qu’il y a vingt ans, l’industrie forestière était pointée du doigt pour ses pratiques irresponsables, mises en lumière par le documentaire-choc L’Erreur boréale, l’ennemi d’aujourd’hui est beaucoup plus insidieux. Oubliez les Domtar, Kruger et Produits forestiers Résolu; il faut maintenant affronter les perturbations climatiques, l’agrile du frêne, la maladie corticale du hêtre, le chancre du noyer, etc. 

Christian Messier, dans son  laboratoire en Outaouais.

Christian Messier, dans son laboratoire en Outaouais.

« Les grandes menaces ne sont plus les pratiques forestières, mais plutôt les changements climatiques, les insectes et maladies, prévient le directeur scientifique à l’Institut des sciences de la forêt tempérée (ISFORT), de l’Université du Québec en Outaouais. Il y a toute une série d’insectes et de maladies qui font des ravages aux États-Unis et qui risquent de migrer jusqu’ici et de tuer nos espèces. Je crains notamment le longicorne asiatique, un insecte qui aime tout particulièrement les érables. »

La sylviculture d’adaptation

L’avenir de nos forêts passe par ce que le chercheur appelle la sylviculture d’adaptation. « L’idée, c’est de nous assurer que les nouvelles espèces que nous planterons seront mieux adaptées à ces menaces. » Il s’agira d’un bouleversement majeur pour l’industrie, prévient-il. « Avant, on intervenait pour améliorer la qualité du bois et la croissance des arbres en rétablissant les espèces qui étaient déjà là. Mais si ces arbres sont moins bien adaptés, il faut penser alors à changer nos forêts. »

Longtemps, les pays scandinaves étaient désignés comme des élèves modèles en matière de sylviculture. Christian Messier lui-même, qui a séjourné un an en Finlande dans le cadre de ses études postdoctorales, était partisan de leurs théories. « Dans les années 1990, la Suède était l’exemple à suivre parce que ses forêts étaient de deux à trois fois plus productives que les nôtres. Mais on se rend compte depuis quelques années que cette augmentation de la productivité s’est accompagnée d’une perte de diversité très importante. Ce pays a éliminé énormément de bois morts pour concentrer sa croissance sur quelques espèces. Sa forêt est maintenant rendue beaucoup moins résiliente aux nouvelles menaces. Cette perte de biodiversité est aujourd’hui inacceptable. »

Diversité

Le mot « diversité » revient constamment au fil des échanges avec Christian Messier. Il est persuadé que c’est la clé de voûte des enjeux posés par les menaces énumérées plus tôt. « C’est comme la bourse. Pour ta retraite, tu ne vas pas investir dans une seule compagnie. Tu vas diversifier ton portefeuille et choisir des entreprises qui ont des comportements très différents par rapport aux cycles économiques. Ainsi, tu t’assures d’avoir un rendement assez stable. C’est un peu la même chose pour la forêt. Il faut avoir des espèces qui vont réagir très différemment à la sécheresse, aux vents, aux inondations, au verglas et à plusieurs types d’insectes. À ce moment-là, on se donne une assurance par rapport à ces perturbations. » 

Celui qui se décrit comme un écologiste forestier explique que ses recherches arrivent toutes à la même conclusion : une plantation multiespèce est synonyme de meilleure croissance. « Il y a une complémentarité entre les espèces. Par exemple, un peuplier et une épinette se font beaucoup moins compétition entre eux que deux épinettes, car ils n’ont pas les mêmes besoins en lumière, en eau et en éléments nutritifs. Et plus on a d’espèces dans une plantation, plus on retrouve des insectes et des oiseaux qui peuvent venir parasiter les maladies ou les insectes nuisibles. On a donc un meilleur contrôle biologique. »

Invité à désigner son arbre préféré, Christian Messier n’hésite pas une seconde : le bouleau jaune, l’arbre emblématique du Québec appelé communément le merisier. « La couleur dorée du bouleau jaune dans nos forêts, c’est unique. Je n’ai jamais vu ça ailleurs dans le monde. Mais malgré ça, il ne faut pas créer de monoculture », met-il une nouvelle fois en garde, en renouvelant son plaidoyer à l’égard de la diversité.

L’âge des sucres

Il y a quelques années, le chercheur est parvenu à déterminer avec son confrère Sylvain Delagrange que les sucres contenus dans l’eau d’érable datent en moyenne de trois à quatre ans. Comme les érables emmagasinent le sucre sur une longue période, la qualité de leur sève est moins sensible aux années de croissance difficiles pouvant par exemple être marquées par la sécheresse ou le froid. M. Messier s’en réjouit, étant lui-même propriétaire d’une érablière en Outaouais.

Bernard Lepage, collaboration spéciale