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Le bien-être animal frappe à la porte des élevages

Le bien-être animal n’est plus une simple rumeur venue d’outre-mer, ni le vœu pieux des écolos; il s’agit d’un concept qui s’enracine avec force dans la consommation alimentaire nord-américaine, et qui, ipso facto, frappe maintenant à la porte du Québec.

McDonald’s, Starbucks Coffee et Unilever (fabricant de la mayonnaise Hellmann’s) font partie de cette nouvelle tendance; celle d’entreprises obligeant désormais les producteurs agricoles qui les approvisionnent à respecter des normes de bien-être animal. À cela s’ajoutent des états américains qui modifient leurs réglementations afin d’imposer des normes strictes en matière de bien-être animal à la ferme. Et au Québec, le mois de novembre dernier laissait place à un document intitulé Stratégie québécoise de santé et de bien-être des animaux. Comme son nom l’indique, des objectifs, des programmes et des politiques à saveur de bien-être animal seront éventuellement implantés au Québec. La question que plusieurs producteurs ont alors en tête : ces nouvelles normes, impliqueront-elles un changement d’infrastructures, d’équipement et de méthodes d’élevage? Dans bien des cas, oui. Voici donc un grand dossier où nous présenterons chacun des élevages concernés par les enjeux du bien-être animal, de même que les changements techniques que cela représente. Dans ce présent numéro, les élevages de veaux et de bœufs seront abordés, et nous traiterons des productions laitières, porcines et avicoles dans des éditions ultérieures.

Veaux

Les Américains ont été particulièrement sensibilisés, voire scandalisés, par les méthodes d’élevage du veau de lait. Bêtes anémiques, surmédicamentées et gardées dans des conditions déplorables : voilà les principaux arguments scandés par les groupes de pression. Au dire de l’un de ces organismes, The Humane Farming Association, les campagnes de sensibilisation ont connu une telle réussite, qu’elles ont fait chuter de 70 % les ventes de veaux de lait aux États-Unis. Les chiffres décrivant la dégringolade de leur industrie sont frappants : moins d’un million de veaux de lait étaient abattus en 2009, alors qu’en 1986, le volume s’élevait à près de 3,4 millions… Si l’image des éleveurs de veaux de lait a été ternie chez l’Oncle Sam, n’allons pas croire que tout est rose de ce côté-ci de la frontière. Des groupes de pression, comme la Coalition canadienne pour la protection des animaux, militent contre l’élevage conventionnel des veaux, mentionnant qu’il est l’un des plus cruels. Stephanie Brown, qui travaille dans cet organisme, recommande aux consommateurs d’acheter du veau qui a été élevé en groupe, mais idéalement, de ne pas en acheter du tout. Ce genre de message, plusieurs éleveurs du Québec le prennent au sérieux. « Auparavant, les acheteurs des grandes chaînes d’alimentation américaines nous parlaient exclusivement de prix, maintenant ils discutent de prix, mais aussi de méthodes d’élevage… Le marché du veau se révèle fragile aux États-Unis, et étant donné que nous y vendons 50 % de notre production, nous devons nous démarquer et regagner la confiance des consommateurs américains, de dire André Blais, directeur au développement et à la commercialisation chez Délimax à Saint-Hyacinthe. » Cette entreprise a pris le tournant du bien-être animal depuis un certain temps déjà, en optant notamment pour l’élevage de veaux en groupe plutôt qu’en logettes. « Dire que nos techniques d’élevage s’améliorent constamment et respectent maintenant des normes élevées de bien-être animal est une chose, le prouver aux consommateurs en est une autre. Pour cette raison, nous avons effectué les démarches nécessaires et depuis trois ans, nos nouvelles installations sont certifiées pour le bien-être animal par un organisme réputé, l’American Humane. Au fur et à mesure que d’autres étables se modernisent, notre pourcentage de veaux certifiés s’accroît. »

Pratiquement de l’autre côté de la rue, chez l’autre entreprise majeure de l’industrie du veau, un son de cloche similaire se fait entendre. Yves Barbet, directeur de production chez Écolait, mentionne que l’époque des veaux attachés tire bel et bien à sa fin. « L’Europe a banni les logettes individuelles au début des années 2000. Les Américains prennent maintenant le tournant du bien-être animal et parlent de bannir les logettes pour 2017. De toute évidence, nous ne pourrons y échapper. À cet égard, nous avons pris l’engagement que dès 2015, notre production respectera les normes de bien-être animal. Nous travaillons sur des méthodes d’élevage sans logettes qui seront accréditées sous peu. »

Infrastructures et méthodes certifiées

En quoi consiste un bâtiment spécialement conçu pour le bien-être des veaux de lait? Nous avons obtenu la réponse en visitant, à Sainte-Hélène en Montérégie, une installation ravagée par les flammes en 2010, devenue la ferme dernier cri de la compagnie Délimax.

Cages. L’élément phare de cette ferme est sans contredit la présence d’enclos métalliques évolutifs, ou, dans le jargon du milieu : des cages hollandaises. Ce système répond justement à l’un des fondements élémentaires du bien-être animal, soit la possibilité de manifester des comportements normaux, notamment celui de socialiser. En effet, les veaux sont d’abord contenus individuellement dans une logette dont les parois trouées laissent place aux contacts museau à museau. Non attaché, l’animal profite également de plus d’espace, ce qui lui permet de se retourner et de bouger (un autre concept du bien-être animal!). Après 50 jours, les logettes individuelles sont transformées en parcs pouvant contenir cinq veaux. En tout temps, la norme de 1,8 mètre carré d’espace par animal est respectée. Si les veaux sont placés dans des logettes individuelles lors des 50 premiers jours, c’est pour répondre à des impératifs d’élevage, c’est-à-dire, diminuer la contamination entre les animaux, administrer les traitements, etc.

Qualité d’air et confort. « La norme nous oblige à fournir un volume d’air minimal de 9,2 mètres cubes par veau. Ce ne fut pas difficile à atteindre puisque nous avions déjà des standards élevés, mentionne Annie Dubuc, superviseure en recherche et développement chez Délimax. De fait, avec une meilleure qualité d’air, la performance des animaux s’en trouve améliorée, ce qui s’observe sous divers paramètres, comme les problèmes pulmonaires, la couleur de la viande, l’efficacité alimentaire, etc. » En plus d’être de qualité, l’air doit se maintenir à une température entre 18 et 20 ˚C lorsque les veaux arrivent. Une fois la période d’acclimatation terminée, elle peut être ajustée à la baisse, sans toutefois descendre sous les 15 ˚C. Le confort passe également par un plancher de bois, qui s’avère moins humide et moins froid que le ciment. Pour une durabilité supérieure, Délimax se tourne vers un arbre plus résistant que le chêne ou l’érable : l’azobé, une essence extrêmement dure provenant d’Afrique équatoriale.

Équipement. Parce que le tuyau sur rail ne jonche pas le sol, il décroît le risque de transmission de maladies entre les groupes de veaux et diminue la fatigue de l’éleveur. À ce sujet, bien qu’un éleveur moins fatigué soit susceptible de se montrer encore plus agréable avec les animaux, il importe d’être cohérent avec toutes ces notions de bien-être, afin de ne pas seulement les appliquer aux animaux, mais également aux êtres humains qui y travaillent. Dans cette optique, l’alimentation automatique des animaux ainsi qu’un bâtiment permettant d’œuvrer dans des conditions agréables sont priorisés.

Alimentation. Au chapitre de l’alimentation, les veaux ont accès à de l’eau, 24 h sur 24 h lorsqu’ils sont en groupe. La certification requiert une nourriture suffisante dispensée au moins deux fois par jour, incluant une certaine proportion d’aliments fibreux. « Physiquement, un veau est conçu pour ruminer. L’alimenter juste en lait sur une longue période va à l’encontre de sa nature. Pour développer son rumen, nous intégrons une certaine quantité de fibres dans sa diète. Notons que cela s’avère non seulement bénéfique pour l’animal, mais aussi pour les performances d’élevage », commente Annie Dubuc.

Déplacements. Les déplacements sont autant de sources de stress pour les animaux. Ce n’est donc pas un hasard si des normes encadrent les infrastructures relatives aux chargements et aux débarquements. La rampe d’accès doit respecter une certaine pente, le plancher ne doit pas être glissant, les dispositifs d’éclairage sont tenus d’offrir aux bêtes une vision nette du trajet, et finalement, des panneaux directifs mis en angle ont à être installés à chaque endroit où les veaux pourraient se buter à un obstacle ou une impasse. Sommairement, la certification n’autorise pas plus de 5 % d’animaux qui glissent et 1 % qui chutent. Si le pourcentage excède ce chiffre, des correctifs doivent être rapidement apportés. L’utilisation de bâtons électriques est prohibée et le comportement des éleveurs envers les animaux doit être irréprochable. L’American Humane s’en assure d’ailleurs par l’entremise d’un système de caméras. Celles-ci surveillent présentement cinq élevages chez Délimax. Selon M. Blais, la présence de caméras n’est pas perçue négativement. « Il s’agit d’un outil supplémentaire pour nous améliorer et elles servent vraiment, car peu de choses leur échappent! Par exemple, nous avons reçu la semaine dernière un courriel de l’American Humane mentionnant qu’un enfant avait donné des coups de pieds sous les bols des veaux, ce qui leur envoyait le lait au visage. Après vérification, l’éleveuse nous a raconté avoir légèrement grondé son jeune garçon. À son insu, pendant qu’elle nourrissait les animaux, son fils la suivait en se vengeant un peu sur les veaux. Rien de très grave, on en convient, mais les caméras n’ont pas manqué de le capter! »

Des coûts importants

Personne ne peut être opposé au bien-être animal, mais ce ne sont pas tous les éleveurs qui sont en mesure d’en assumer les frais. Au total, les infrastructures neuves de la ferme à Sainte-Hélène ont nécessité un déboursé approchant les 900 000 $, soit 1800 $ par espace-veau. Selon André Blais, convertir une bâtisse existante aux normes de bien-être représente un coût d’au moins 600 $ par espace-veau, sans compter que cette transformation en diminue souvent la capacité. Par exemple, dans une ferme rénovée dernièrement, le fait d’octroyer un espace plus grand à chaque animal a fait passer la production de 130 à 108 veaux. « Certains de nos éleveurs-propriétaires qui doivent rénover leur bâtiment veulent le faire selon les nouvelles normes; mais sans cachette, d’autres nous mentionnent que le jour où ils seront obligés de se conformer à ces normes, ils quitteront le domaine de l’élevage. Sans subventions de l’État, et sans un prix supplémentaire pour leurs animaux, certains ne pourront y arriver, » nuance M. Blais. Le problème est précisément là : une absence de prime pour la viande certifiée « bien-être ». Si les consommateurs ne sont pas prêts présentement à payer davantage pour ce type de produit, pourquoi se conformer au bien-être animal? « Dans un contexte américain difficile, si notre certification “bien-être” n’a pas généré une entrée supplémentaire d’argent, nous croyons, à tout le moins, qu’elle nous a empêchés de perdre des ventes. Et à plus long terme, nous avons la conviction qu’il s’agira d’un élément compétitif de premier plan. Dans le futur, cette certification pourrait devenir obligatoire », souligne M. Blais.

En plus du positionnement à long terme, Annie Dubuc associe des performances supérieures aux méthodes d’élevage dites de bien-être. « Après dix ans de développement, nous sommes parvenus à atteindre des performances plus élevées en parcs, plutôt qu’en logettes. En diminuant le stress chez l’animal, l’énergie que cela lui fait préserver se transforme en gain de poids. L’obligation pour l’éleveur de compiler quotidiennement des données, additionnée aux audits internes et externes effectués annuellement chez lui, le rend également plus précis et efficace dans ses techniques d’élevage. Cela représente des changements de méthodes importants; certains éleveurs s’y adaptent moins rapidement que d’autres, mais globalement, les résultats sont là. »