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Michel Frigon doit euthanasier ses veaux, faute de marché. Une situation complètement illogique, selon lui. Photo : Martin Ménard/TCN

Michel Frigon doit euthanasier ses veaux, faute de marché. Une situation complètement illogique, selon lui. Photo : Martin Ménard/TCN

Des milliers de veaux euthanasiés en raison des importations

ALBANEL — Le producteur laitier Michel Frigon s’insurge de devoir euthanasier ses veaux à la ferme, faute d’acheteurs, alors que de pleines cargaisons de viande de veaux européens entrent sur les marchés nord-américains.

« On vit un grave problème présentement avec la mise en marché de nos petits veaux laitiers mâles », souligne l’agriculteur d’Albanel, au Lac-Saint-Jean. « Depuis l’entente de libre-échange [avec l’Europe], nos veaux ne se vendent plus. On est obligés de les euthanasier à la ferme. C’est un non-sens de faire entrer du veau européen qui parcourt 5 000 km et d’euthanasier celui qui est produit localement. Et ça représente des pertes de 10 000 $ par année pour moi », dénonce-t-il.

Un marché en baisse

Fabien Fontaine, le président de Délimax, principal acheteur des petits veaux au Québec, confirme que l’offre dépasse la demande au Québec. Il montre du doigt la libéralisation des marchés. « Au Canada, il n’entre pas de gros volumes de viande de veau en provenance d’Europe. Mais aux États-Unis, la viande de veau européen entre conteneur par-dessus conteneur. Ça nous force à reculer, car les États-Unis, c’est notre principal marché. Et on ne peut pas exporter notre veau en Europe en raison des normes d’accréditation. C’est ce qui crée le déséquilibre », résume-t-il.

Les achats totaux de veaux ont diminué de près de 60 000 têtes au Québec depuis 10 ans, estime M. Fontaine. Ce dernier fait remarquer que la pression sur les prix exercée par la concurrence internationale n’est pas la seule raison qui explique cette dégringolade. Les contraintes d’élevage et l’hyperréglementation de la production ont poussé certaines personnes à abandonner l’élevage des petits veaux de lait.

Facture pour euthanasie à l’encan

Pierre Girard

Pierre Girard

Cette demande à la baisse crée de la pression partout dans l’industrie québécoise du veau. Le producteur Pierre Girard, de La Baie, au Saguenay, s’offusque que l’on euthanasie les veaux dans les encans au lieu de les vendre. « J’ai envoyé un veau de bonne qualité, croisé Angus. Ils l’ont euthanasié et m’ont même envoyé une facture. Ils vont courir après [pour le paiement] », dit-il. 

Près de 250 veaux sont euthanasiés dans les encans certaines semaines, en plus de ceux qui le sont par les producteurs à la ferme, évalue Fabien Fontaine. Le directeur de Réseau Encans Québec, Mario Maciocia, indique qu’en cette période de marché à la baisse, les veaux de moins bonne qualité trouvent difficilement preneurs dans les encans du Québec et sont effectivement euthanasiés sur place et envoyées à l’équarrissage. De surcroît, le directeur ajoute que les normes gouvernementales plus sévères aux abattoirs font en sorte que les veaux invendus sont euthanasiés plutôt qu’envoyés à l’abattoir. Mario Maciocia essaie de développer un marché pour les valoriser, dont un projet de nourriture pour chiens.

Des veaux vivants importés

« Le vrai problème, c’est qu’on importe 10 000 veaux vivants des États-Unis, pendant qu’on en euthanasie ici. Ça me pue au nez », dénonce le producteur laitier Nicolas Mailloux, de Granby, en Montérégie. L’acheteur Fabien Fontaine mentionne effectivement qu’environ 7 500 veaux vivants sont importés de l’extérieur du Québec. Il précise que les achats de veaux suivent un cycle annuel, où la demande est plus forte au printemps et plus faible à l’automne. Ces achats de veaux de l’extérieur visent principalement à combler la demande printanière. 

« Ce n’est pas tout le monde qui écoute » – Mario Maciocia

Différents intervenants mentionnent que les agriculteurs ont aussi leur part de responsabilité pour leurs veaux invendus. « Le marché est en baisse. Les veaux de 40 kg [trop petits] ou ceux de race laitière Jersey, Suisse Brune, etc., sont plus difficiles à placer. Quand la demande était forte, ils [les acheteurs] les prenaient, mais maintenant, ils ne les prennent plus. Ça fait plus d’un an qu’on demande aux producteurs d’envoyer des veaux de qualité, mais ce n’est pas tout le monde qui écoute », explique Mario Maciocia, directeur de Réseau Encans Québec.

Même son de cloche chez l’acheteur Fabien Fontaine. « Quand je parle à des producteurs, ils me disent tous qu’ils n’envoient pas de veaux de 40 kg avec le nombril humide, mais en vérité, 30 à 40 % des veaux qu’on reçoit font 40 kg et ont le nombril humide [ce qui augmente le taux de mortalité] », assure-t-il. 

De son côté, Claude Viel, agriculteur et président des Producteurs de bovins du Québec, conseille aux éleveurs de garder leurs veaux quelques jours de plus, s’il le faut, afin qu’ils affichent un meilleur poids au-dessus de 45 kg et un meilleur état de santé. « Inséminer la vache avec de la semence d’un taureau de type boucherie donnera aussi plus de valeur aux petits veaux qu’on ne veut pas garder », recommande-t-il.