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Beaucoup d’incertitude teinte les achats d’engrais en vue des prochains semis, tant en matière d’évolution du prix que de disponibilité. Photo : Martin Ménard/ArchivesTCN

Beaucoup d’incertitude teinte les achats d’engrais en vue des prochains semis, tant en matière d’évolution du prix que de disponibilité. Photo : Martin Ménard/ArchivesTCN

Vente d’engrais : des prix et une tension jamais vues

Non seulement le prix des engrais atteint des niveaux record depuis 10 ans, mais leur commercialisation inquiète comme jamais des agriculteurs et même des vendeurs.

Un détaillant d’intrants a affirmé à La Terre qu’il refusait tous nouveaux clients et qu’il ne prenait aucune position d’avance sur l’engrais, c’est-à-dire qu’il n’en achèterait pas pour un producteur, sauf si celui-ci achète au prix du jour et paie comptant. Cette situation hors du commun s’explique par un marché des engrais devenu très risqué pour les centres d’engrais d’ici, témoigne Sylvain Lavoie, président de Réseau végétal Québec, anciennement l’Association professionnelle en nutrition des cultures (APNC). « C’est majeur, ce qui se passe. Il y a moins de produits [fertilisants] de disponibles à l’international. La rareté a entraîné des prix à la hausse, mais il pourrait y avoir une correction pendant l’été, alors le risque est actuellement très élevé pour les importateurs. »

En d’autres mots, les compagnies d’engrais évitent d’acheter maintenant leurs réserves d’engrais en vue du printemps, car elles ne veulent pas courir le risque de rester prises avec des volumes payés trop cher advenant une baisse de prix au printemps. Sauf que cela pourrait entraîner des problèmes d’approvisionnement, puisque les délais associés au transport maritime ont augmenté considérablement et se situent entre 60 et 120 jours, fait remarquer M. Lavoie. Si tout le monde attend au moment des semis pour commander l’engrais, il pourrait manquer certains produits, assure-t-il. « Les semis sont dans trois mois. Les détaillants et distributeurs devront prendre une décision dans les prochaines semaines », affirme-t-il.

À ce sujet, le président de Réseau végétal Québec dit que les agriculteurs doivent sécuriser eux-mêmes leurs approvisionnements en engrais et prendre une part du risque en achetant certains volumes d’avance. « Les producteurs qui voudront jouer la game d’attendre à la dernière minute pour tout acheter prendront un pari très risqué cette année », souligne M. Lavoie.

Quand la fameuse baisse anticipée se produira-t-elle? Personne ne le sait. Certains espèrent que le même crash du prix des engrais de 2008 se répète cette année. Il s’agit d’une situation peu probable, évalue Sylvain Lavoie, tout comme l’analyste Simon Brière, stratège principal pour la firme R.J. O’Brien à Montréal. « En 2008, il y a eu un effondrement des marchés causé par la crise financière. La situation est très différente cette année, car nous ne sommes pas dans un effondrement des marchés. La demande des engrais est plutôt très forte. C’est l’offre qui fait défaut; ce n’est pas pareil », explique M. Brière. La baisse de prix pourrait se produire si les chaînes d’approvisionnement réussissent à livrer plus d’engrais.

« Hors de l’ordinaire »

Le producteur de grains François Guay, qui est en monoculture de maïs depuis des années sur la majorité de ses 870 hectares, n’entend pas changer son plan cultural en raison du prix des engrais. « Avec du maïs qui se vend aux alentours de 300 $ la tonne, il y a encore des marges positives à sortir, même si l’engrais est cher », argue-t-il. L’agriculteur de la Montérégie envisage néanmoins de diminuer l’utilisation de la potasse et du phosphore, mais ne diminuera pas trop l’azote afin, justement, de maintenir des rendements qui lui permettront de profiter des prix élevés du maïs.

De plus, il s’attend à ce que les prix des engrais se jouent en deux temps : un prix élevé au semis et ensuite, peut-être, une baisse de prix pour les applications en post-levée. La situation de l’engrais est tout simplement « hors de l’ordinaire », dit-il, en dénonçant par ailleurs le prix élevé des herbicides. « Je payais environ 7 $ le litre pour le glyphosate et on entend que ça montrait à 18 $ le litre. Les seuls qui n’ont pas abusé, ce sont les compagnies de semences. Une augmentation de 5 à 6 %, c’est raisonnable », commente M. Guay.

Pourquoi les engrais ont tant augmenté?

« Une tempête parfaite. » Voilà l’image qui résume la flambée de prix des engrais, selon Sylvain Lavoie, président de Réseau végétal Québec. Elle résulte d’un problème avec l’offre, à commencer avec les fermetures et ralentissements d’usines d’engrais américaines par un ouragan l’an dernier. Ensuite, il y a les problèmes de transport causés par la pandémie et la hausse des coûts du gaz naturel, qui sert à produire l’engrais. « Mais les deux grosses variantes ont été des décisions géopolitiques. Les deux plus grands pays exportateurs de produits azotés, la Russie et la Chine, ont imposé des arrêts de leurs exportations, afin de garder les produits fertilisants à l’interne. Ça a comme créé une panique sur les marchés, car la demande reste forte », détaille-t-il. 

Les prix des grains devraient se maintenir

Trois analystes interviewés par La Terre donnent leurs prévisions des prix des grains. Ils anticipent globalement qu’ils devraient se maintenir, à court terme du moins.

« Les prix des grains devraient rester assez élevés. Les oléagineux, un peu moins peut-être, mais deux situations géopolitiques auront un impact important : 1- Comment Biden [président des États-Unis] va-t-il gérer la situation politique avec la Chine [qui a ralenti son rythme d’achat de grains]? 2- Que se passera-t-il avec l’Ukraine? Ce conflit passe sous le radar, mais pourrait avoir un impact, car l’Ukraine est un joueur très important dans les grains. » – Jean-Philippe Gervais, économiste en chef, Financement agricole Canada

« Je ne suis pas baissier pour le prix du maïs et du soya, mais je suis prudent et je dis aux producteurs de commencer à vendre une portion de leur prochaine récolte. Car même si les rendements du Brésil ont été revus légèrement à la baisse, c’est énorme ce qu’ils auront comme récolte de soya et de maïs. Et les gens l’oublient, mais le Brésil défriche et agrandit ses terres cultivables de 3 à 5 % par année. L’autre variable est la Chine. Elle n’achète pratiquement plus de maïs et de soya américains. Elle switche au Brésil. Et je crois que le marché ne prend pas encore toute la mesure de cela. » – Ramzy Yelda, analyste principal des marchés, Producteurs de grains du Québec

« Les inventaires sont serrés. Et quand il y a moins de stock, plus de rareté, ça vaut plus cher. Je ne crois cependant pas que les prix continueront de monter. Je vois les prix du maïs-soya-blé au neutre. Les marchés des grains sont comme le lendemain matin d’un gros party. Il y a un optimisme, mais prudent. […] Les stocks sont fragiles et pour ne pas perpétuer cette situation, les marchés savent qu’ils doivent donner un bon prix aux producteurs pour que les champs soient tous semés. Après on verra. Le joker dans le jeu de cartes, c’est la Chine. Présentement, c’est le silence radio et ça veut dire quoi? Est-ce qu’elle n’a plus besoin de grains ou est-ce une stratégie d’attendre d’avoir un escompte pour recommencer à acheter? » – Simon Brière, stratège principal, R.J. O’Brien