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Dessous d’une feuille infectée par le champignon de la rouille asiatique du soya. Les lésions brunâtres entourent des réservoirs de spores. Gracieuseté Reid Frederick, USDA Agricultural Research Service

Dessous d’une feuille infectée par le champignon de la rouille asiatique du soya. Les lésions brunâtres entourent des réservoirs de spores. Gracieuseté Reid Frederick, USDA Agricultural Research Service

La rouille asiatique du soya au Québec : où en sommes-nous?

L’arrivée de la rouille asiatique du soya au sud des États-Unis en 2004 a provoqué la mise en place d’un gigantesque réseau de surveillance en Amérique du Nord. Ce déploiement de boucliers nous a permis d’apprendre que ce fléau destructeur dans les pays chauds ne menace pas le Québec dans l’immédiat.

La rouille asiatique du soya viendrait du Japon. Mais cette maladie tropicale a déjà gagné la Chine, l’Australie, l’Inde, l’Afrique équatoriale et du Sud, l’Amérique centrale et du Sud, ainsi que quelques États américains (la plupart au sud-est). Cette maladie s’est révélée dévastatrice dans plusieurs des régions tropicales et subtropicales, où les pertes de rendement peuvent atteindre 80 %.

Pour réagir au vent de panique

On comprend alors le branle-bas de combat qui a suivi l’apparition de la rouille asiatique du soya en Amérique du Nord, en 2004, d’après une observation faite en Louisiane. Elle avait d’abord atteint l’Amérique du Sud en 2001, en y causant de sérieux dégâts. « À l’automne 2004, l’ouragan Yvan a transporté les spores du champignon jusqu’au sud des États-Unis », relate Annie-Ève Gagnon, chercheure en biosurveillance des cultures au Centre de recherche sur les grains (CÉROM). Les spores, qui sont l’équivalent des graines chez les champignons, peuvent circuler en haute altitude sur des centaines de kilomètres. Et l’on sait déjà que la rouille des céréales, quoique d’une espèce différente, voyage souvent à la belle saison du sud au nord des États-Unis.

Ainsi a vu le jour un vaste réseau de surveillance nord-américain. Du sud des États-Unis jusqu’en Ontario et au Québec ont été semées des « parcelles sentinelles » pour déceler les premières spores, les premiers symptômes. Des experts ont approfondi leurs connaissances sur la maladie, se sont parlé et ont lancé un système de cartographie des détections.

Le champignon microscopique en cause, Phakopsora pachyrhizi, est de taille. « En plus du soya, cette rouille attaque quelque 90 espèces de légumineuses, dont le haricot, le pois, le dolique, le trèfle, le lupin… et le kudzu », mentionne Sylvie Rioux, chercheure en phytopathologie au CÉROM. Lui aussi d’origine japonaise, le kudzu avait été planté dans le sud-est des États-Unis comme fourrage et pour combattre l’érosion. Prolifique et luxuriant, il s’est abondamment répandu. « Le problème, c’est que le kudzu sert là-bas de réservoir à la rouille pendant l’hiver, car les spores de cette maladie ne subsistent pas dans le sol, mais uniquement sur une plante vivante », dit Mme Rioux. Ajoutons qu’on a observé la présence du kudzu jusque dans la région du lac Érié.

Heureusement, les hivers canadiens sont trop froids pour la survie de la rouille du soya : une température égale ou inférieure à -4 °C détruit une forte proportion du champignon et la germination des spores est inhibée sous les 9 °C.

Cependant, nos étés sont parfois réellement propices à cette maladie, prévient Annie-Ève Gagnon, du CÉROM. En effet, on peut retrouver dans nos champs les conditions optimales à son développement : une température de 15 à 30 °C (quoique davantage dans le haut de cette fourchette), ainsi qu’une humidité relative de 75 à 80 % par suite d’une période de mouillage des feuilles de 10 à 12 heures. Et les nouvelles spores peuvent apparaître en quantité considérable neuf jours après l’infection.

De plus, selon une étude américaine, le climat serait favorable tous les ans à la rouille du soya dans les États frontaliers du Québec entre les mois de mai et de juillet. Chez nous, un foyer d’infection déclaré en juillet affecterait sévèrement les champs de soya. « Par contre, les infections qui apparaîtraient en août ne provoqueraient pas d’épiphytie chaque année, car les conditions climatiques ne seraient pas toujours favorables à la maladie », écrivaient en 2004 Sylvie Rioux et Claude Parent, agronome à la Direction de la phytoprotection du MAPAQ, dans un Avertissement du Réseau d’avertissements phytosanitaires (RAP).

Le calme plat

Pourtant, aucune épidémie ne s’est encore déclarée en Ontario et au Québec, pas plus que dans la moitié nord des États-Unis.

Plusieurs raisons pourraient l’expliquer. L’apparition tardive des spores de la rouille asiatique en est une. On a bien remarqué, en automne, la présence de spores en Ontario et en Montérégie, mais à très peu d’occasions et sans aucun dommage.

D’autre part, les vents dominants viennent davantage de l’ouest que du sud. De plus, les dégâts sont nettement moins graves au sud des États-Unis qu’en Amérique du Sud, confirme Mme Gagnon. Ces États américains constituent par conséquent une source de contamination moins importante que prévu.

Avec le temps, au Québec et dans plusieurs États du nord des États-Unis, la plupart des parcelles sentinelles ont été mises de côté – du moins pour le moment.

Mais la rouille asiatique du soya reste dans la mire du CÉROM. « Cette maladie ne se développe pas chez nous parce que les spores arrivent trop tard en saison, par une température trop fraîche et sur un soya plus mature et plus fort, confirme Mme Gagnon. Mais avec les changements climatiques, le lieu d’hivernation de la rouille se déplacera probablement vers le nord, plus près de nos frontières. Ce faisant, les vents, le principal vecteur de dissémination, transporteraient les spores plus facilement vers nos territoires, et peut-être aussi plus tôt en saison. »

Protection antirouille dans le soya

Dans une région infestée, des méthodes comme les brise-vent pourraient freiner la transmission de la rouille d’un champ à un autre, évalue Sylvie Rioux. « Mais cela serait inefficace contre la première infection de la saison, car elle proviendrait de spores emportées à de grandes hauteurs par les vents venus des États-Unis. On s’en remet donc aux fongicides et, peut-être un jour, à des cultivars de soya résistants. Par chance, certains des fongicides homologués au Canada contre la rouille du soya sont en même temps autorisés contre la sclérotiniose [moisissure blanche]. »

Les sélectionneurs ne disposent pas encore de cultivars de soya résistants ou tolérants pour le Québec, note Richard Bélanger, professeur et chercheur au Centre de recherche en horticulture de l’Université Laval. Avec son collègue François Belzile, M. Bélanger participe au programme SoyaGen. « Vu la faible menace de rouille asiatique du soya au Québec, les projets d’amélioration génétique de SoyaGen se concentrent aujourd’hui sur d’autres maladies », mentionne le professeur-chercheur.

Fait captivant, toutefois, une étude réalisée sous la direction du Dr Bélanger par Geneviève Arsenault-Labrecque, étudiante à la maîtrise, a montré qu’une absorption suffisante de silicium par les racines du soya rend cette plante résistante à la rouille.

Nous serions prêts

« Quoi qu’il en soit, advenant une épidémie, nous avons de nouveaux outils, et de nombreux professionnels sont prêts à intervenir : au MAPAQ, le Réseau d’avertissements phytosanitaires, le Laboratoire de diagnostic et les conseillers en maladie des plantes, ainsi que le CÉROM et les clubs-conseils. »