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Quand vendre ses grains : trois experts se prononcent

La commercialisation des grains est primordiale à la bonne rentabilité d’une entreprise. Trois experts sur la question, interviewés par La Terre, proposent leurs recommandations pour 2020. Les trois s’accordent pour dire qu’une tendance haussière semble se dessiner dans le maïs, le soya et le blé.


Simon Brière, stratège de marché chez R.J. O’Brien et Associés

Maïs

« Les dernières récoltes de maïs sont déficitaires en rendement : le Québec a produit environ 3,3 millions de tonnes et le marché local [producteurs de poulets, de porcs, d’éthanol] en a besoin de plus. Ils devront importer la différence pour combler les besoins, ce qui fait en sorte que les valeurs locales du maïs sont plus élevées que le prix à Chicago. La structure du marché local favorise un prix stable pour les prochaines semaines. Il serait toutefois sage d’en vendre une portion pour diminuer son risque et d’en garder pour la période de mai-juin où, historiquement, les prix ont tendance à monter à cause de la volatilité associée à la météo. Et pourquoi ne pas en garder un peu pour les mois d’août et de septembre? Le faible inventaire qui restera avant la prochaine récolte pourrait entraîner une hausse des prix. Mais c’est risqué, car cette hausse pourrait ne pas se produire et le grain mal entreposé durant toute cette période pourrait être perdu. »

Simon Brière rappelle qu’au-delà des conseils ponctuels prodigués dans cet article, un vrai plan de mise en marché doit être déterminé deux à trois ans à l’avance, suivant le plan de rotation des cultures.

Soya

« Le soya au Québec, c’est traditionnellement un marché d’exportation, à la merci des ententes commerciales et des humeurs de Donald [Trump]! Mais on est optimistes pour les prix de 2020. Sur papier, on s’attend à voir les bilans offre/demande se resserrer, mais ça doit nécessairement passer par l’exportation et donc par la Chine. »

Blé

« Les ensemencements du blé d’hiver sont faibles aux États-Unis et ont même atteint un creux de 111 ans. Même si la consommation de blé augmente d’année en année avec la hausse de la population, l’abondance de blé commence à diminuer, surtout aux États-Unis, ce qui a déjà favorisé des prix plus élevés que les producteurs peuvent capturer pour cette année. »


Jean-Philippe Boucher, conseiller en commercialisation des grains

Maïs

« Historiquement, les prix s’apprécient difficilement l’hiver. Mais on est sur la bonne voie; la demande [des acheteurs] s’est replacée dernièrement. Les producteurs ont l’habitude de vendre beaucoup de maïs avant les prochains semis. Je crois qu’il ne sert à rien d’attendre, car il n’y aura pas nécessairement de gros gains à faire ça, surtout si le producteur calcule ses frais d’entreposage. N’oublions pas que les intérêts sur une marge de crédit pour payer la machinerie ou les intrants doivent être considérés dans les frais d’entreposage. Donc 240 $ la tonne tout de suite peut s’avérer plus payant que 245 $ la tonne dans deux mois. Sans compter que le marché peut descendre. […] Il serait intéressant de se garder de 10 à 20 % de grains pour vendre en mai-juin et un autre 10 % pour profiter des opportunités qui pourraient survenir à la fin de l’été, surtout que les marchés risquent d’être très nerveux cette année en raison du manque de grains. S’il y a une année de prix record, ça pourrait être cette année. Par contre, les prix lors de la récolte 2020 pourraient s’écraser si les producteurs américains sèment beaucoup de maïs. Ça vaut la peine de placer ses pions [vendre du grain d’avance si le prix est bon]. »

Soya

« C’est embêtant, le soya! L’accord États-Unis–Chine, en principe favorable, va-t-il vraiment inciter la Chine à acheter du soya américain? Globalement, je pense encore qu’avec la structure du marché actuel du soya, les prix pourraient monter. Il y a cependant le risque que Trump se chicane à nouveau avec les Chinois et que le prix baisse. Cette incertitude politique rend les choses très désagréables pour planifier sa vente de grains. Un bon plan de commercialisation est encore plus important dans ce genre de situation. »

Blé

« Le marché est très dynamique. […] Si des producteurs ont encore du blé, ils peuvent attendre pour le vendre; peut-être que de belles surprises vont encore survenir. Concernant la prochaine récolte, il faudra surveiller si les producteurs [nord-américains] se sont décidés à semer plus de blé. Si c’est le cas, et que les prix sont encore bons lors de la récolte, je conseillerais aux producteurs du Québec d’en profiter et de ne pas trop attendre pour vendre leur récolte de blé. » 


Ramzy Yelda, analyste des marchés chez les Producteurs de grains du Québec

Maïs

« Présentement, c’est mort; tout le monde attend avant de bouger. Avec l’accord commercial conclu entre les États-Unis et la Chine le 15 janvier, plusieurs croyaient qu’il y aurait une vague d’achats chinois de maïs et de soya. On n’a rien vu de cela. La grande question : la Chine va-t-elle respecter son engagement d’acheter 40 milliards de dollars de produits agricoles américains? Certains en doutent; d’autres croient que la Chine prend simplement son temps avant de commencer ses achats, histoire de ne pas faire flamber la bourse. […] Le marché est très serré au Québec en raison de cette récolte de maïs 2019, faible en rendement et en qualité. Si les acheteurs d’ici veulent du maïs, ils en trouveront, mais plus loin et donc plus cher. Les bases [locales] du maïs sont élevées et continuent de monter. Mais à 248 $ la tonne présentement, pour un grade 2, c’est bon. Je conseille aux producteurs d’en vendre une partie pour se protéger d’une éventuelle correction baissière associée aux importations printanières lorsque les Grands Lacs seront à nouveau ouverts. »

En cette année particulière, Ramzy Yelda recommande aux producteurs de bien évaluer la qualité de leur maïs avant de le livrer à un acheteur et de conserver un échantillon représentatif qui pourrait se révéler fort utile en cas de litige.

Soya

« Je suis neutre. N’oublions pas que le conflit entre la Chine et le Canada n’est pas réglé. Les cinq à six prochaines semaines seront décisives. À plus long terme, les stocks de report risquent d’être serrés, ce qui pourrait tendre vers une hausse de prix à l’été. » 

Blé

« L’Australie a connu de mauvais rendements, les volumes récoltés aux États-Unis sont moins élevés et l’Ouest canadien a enregistré des problèmes de qualité du blé en 2019. Pour 2020, on part avec une baisse des superficies des semis d’automne tant aux États-Unis qu’en Europe. Au final, le prix monte et ne finit pas de monter. Le blé pourrait être une bonne option pour les producteurs québécois. C’est aussi le temps de penser à se fermer des contrats. »