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Archives TCN

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Prévisions d’ensemencement et conflits commerciaux

La guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis a commencé il y a près d’un an. Le soutien de 12 G$ apporté aux producteurs par le gouvernement américain étant prévu pour une seule année, les producteurs doivent adapter leur plan de semis en fonction des bas prix. Cet effet est perceptible dans les premiers rapports sur les ensemencements, dont ceux du département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) et de Statistique Canada.

Les semis aux États-Unis

Lors de la publication de son rapport sur les intentions d’ensemencement, l’USDA a estimé que les producteurs américains sèmeront plus de superficies en maïs et moins de soya et de blé, soit 92,8 millions d’acres (Ma) pour le maïs, 84,6 Ma pour le soya et 45,8 Ma pour le blé. Ainsi, la hausse en maïs ne permettra pas de compenser la perte en soya et en blé, ce qui occasionne un recul de 3 Ma des superficies cumulées pour ces trois cultures par rapport à l’année dernière.

Or, il semble évident que ces données ne tiennent pas compte des inondations du printemps qui ont frappé sévèrement le Midwest américain. En plus des pertes physiques potentielles dans les silos, les semis seront retardés et la fenêtre de temps pour l’ensemencement du maïs sera réduite. Par ailleurs, le recul des superficies cumulées de 3 Ma pour les trois principales cultures semble très peu probable, car ce résultat serait le plus faible des huit dernières années. Par conséquent, les producteurs pourraient semer davantage de soya et de blé que ce que l’USDA laisse entrevoir.

Les ensemencements au Canada

Pour sa part, Statistique Canada a anticipé une baisse des superficies semées en canola à 9,23 millions d’hectares (Mha), ce qui devrait être largement compensé par une hausse des superficies en céréales. Toutefois, cette diminution a été moins importante que prévu étant donné le conflit commercial qui oppose le Canada à la Chine. Les superficies de soya devraient reculer partout au pays, pour revenir au niveau de 2016, et ce, en raison de la baisse des prix en Bourse et du conflit. D’ailleurs, en Saskatchewan, on constate un recul de 41 % des prévisions d’ensemencement de cet oléagineux, lequel s’explique par deux mauvaises récoltes consécutives. En Ontario, les superficies du soya ont été réduites au profit du maïs et du blé : celles de maïs représentent un record historique pour la province.

Au Québec, d’après les données de Statistique Canada, les superficies seront en baisse de 8 % pour le soya, augmenteront de 4 % pour le maïs – passant au-dessus de la barre des 400 000 hectares (ha) – et de 9 % pour le blé, un sommet depuis plus de 100 ans. Les superficies en orge et en avoine devraient diminuer de 19 et 12 % respectivement, malgré les prix intéressants des derniers mois. Cela s’explique par le redressement du prix du blé fourrager plus important que celui des autres céréales. Les superficies de canola seront en croissance de 8 %, ce qui est très étonnant compte tenu du différend commercial avec la Chine. Même si le canola québécois est acheté et consommé localement, son prix, lui, est fixé à la Bourse, qui reflète la situation canadienne. Or, depuis janvier, celui-ci a chuté de près de 40 $/t.

La perspective des prix

En bref, la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis a occasionné une baisse des superficies de soya au profit du maïs, et ce, même si les prix du maïs à Chicago ne sont pas emballants. Les stocks mondiaux risquent donc d’être abondants en 2019 et tout semble indiquer qu’il en sera de même en 2020. À moins d’un accord entre les deux plus grandes puissances économiques mondiales, on peut s’attendre à ce que la valeur des contrats à terme du maïs et du soya s’incline.

Le conflit commercial qui oppose le Canada et la Chine a forcé les producteurs canadiens à abaisser leurs superficies en canola et en soya, car ce pays est le principal acheteur au Canada. Contrairement à la dernière année, il est très peu probable d’assister à une correction des bases du soya, qui sont passées de -45 ¢ US/bu à +45 ¢ US/bu. Le portrait local du maïs est tout aussi baissier : le Québec et l’Ontario risquent de récolter une grande quantité de maïs. À moins que l’Ontario subisse de nouveau des problèmes de vomitoxines, on peut s’attendre à ce que les prix locaux déclinent. Pour les céréales, les superficies ont fortement augmenté au Canada et il faudra donc s’attendre à ce que le prix soit également corrigé à la baisse par rapport à celui des derniers mois.

Seul le dollar canadien semble être favorable aux producteurs du Québec. Il est bien sûr impossible de prédire avec certitude la valeur de la devise nationale d’ici les prochains mois, mais si cette dernière se maintient au niveau actuel entre 74 et 75 ¢ US/bu, cela pourrait contribuer à maintenir les prix plus élevés.

Au moment d’écrire ces lignes, peu de graines ont été semées et il est évident que divers scénarios sont possibles : les conditions de semis pourraient se dégrader, forçant les producteurs à ajuster le tir; des accords politiques pourraient être conclus avec la Chine; et durant l’été, la météo pourrait renverser la situation. Ces estimations seront corrigées lors de leur prochaine mise à jour, soit le 26 juin pour le Canada et le 28 juin pour les États-Unis.

Étienne Lafrance, agent d’information sur les marchés, Producteurs de grains du Québec

Cet article a été publié dans l’édition de mai 2019 du magazine GRAINS.