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Photo : Shutterstock.com

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Invasion de l’Ukraine : une tempête parfaite à l’horizon

« Avec ce qui se passe en Ukraine, pour tous les pays exportateurs de grains comme le Canada, ce n’est pas d’une bonne récolte dont le marché aura besoin dans les prochains mois, c’est d’une excellente », lance Ramzy Yelda, analyste principal des marchés aux Producteurs de grains du Québec (PGQ).

Ramzy Yelda, analyste principal des marchés aux PGQ. Photo : Gracieuseté des PGQ

Ramzy Yelda, analyste principal des marchés aux PGQ. Photo : Gracieuseté des PGQ

La guerre menée depuis le 24 février par la Russie contre son voisin a fait exploser les prix des grains et des engrais, et si le conflit devait s’inscrire dans la durée, l’économiste n’hésite pas à parler d’une tempête parfaite qui déferlera sur les marchés. « La question qui se pose selon moi, ce n’est pas tant la nouvelle saison qui s’amorce, mais plutôt celle de l’an prochain. »

Les engrais

Pour Ramzy Yelda, la situation doit être analysée selon deux points de vue, celui des fertilisants et des grains, et dans chacun des cas, les perspectives sont peu rassurantes. « La Russie et le Bélarus sont de grands exportateurs des trois classes d’engrais alors que des sanctions et des embargos ont été décrétés envers ces deux pays. Juste pour cela, c’est évident que cela aura un impact sur le marché. »

En raison de la COVID-19 et d’autres facteurs, le marché des engrais était déjà en ébullition l’an dernier alors que les prix avaient doublé. Et dépendamment du type d’engrais, des hausses oscillant de 10 à 30 % ont été enregistrées aux États-Unis depuis le début de la nouvelle année.

L’analyste principal des marchés aux PGQ déplore à cet effet que les deux principaux acteurs du marché des fertilisants au Québec, Sollio et Synagri, ne dévoilent pas de chiffres sur les prix et la disponibilité de la matière par exemple. « Aux États-Unis, il y a des données hebdomadaires, mais malheureusement ici, nous sommes dans l’obscurité totale. »

Mais rapportant une déclaration récente d’un dirigeant de Sollio qui affirmait qu’entre 80 à 85 % de l’approvisionnement en engrais était assuré pour la saison 2022, Ramzy Yelda estime que cela constitue une bonne nouvelle, du moins dans une certaine mesure. « Si je suis un producteur et que j’ai déjà mon stock, il n’y a pas de problème. Si j’ai acheté, mais que je n’ai encore rien reçu, je suis un peu inquiet, car il y a entre 15 et 20 % des engrais qui ne sont pas encore sécurisés pour ce qu’on en sait. Et si je n’ai encore rien acheté, alors là, je suis mal pris. »

L’économiste projette déjà son regard sur la fin de l’été et au début de l’automne lorsque débutera la période d’achats d’engrais en prévision de la prochaine saison. « Si la guerre se termine à court terme et que les sanctions sont levées, on peut espérer un retour plus ou moins normal pour 2023. Mais si, au contraire, elle perdure, c’est toute la question de l’approvisionnement qui va se poser. Nous sommes chanceux au Canada puisque nous sommes le plus important producteur de potasse au monde, mais nous devons importer l’azote et le phosphore. » Avec tous ces éléments pris en compte, Ramzy Yelda ne voit pas le prix des fertilisants redescendre dans les prochains mois, mais plutôt continuer son ascension, surtout si le scénario pessimiste se concrétise.

La situation doit être analysée selon deux points de vue, celui des fertilisants et des grains, et dans chacun des cas les perspectives sont peu rassurantes. Photo : Martin Ménard/Archives TCN

La situation doit être analysée selon deux points de vue, celui des fertilisants et des grains, et dans chacun des cas les perspectives sont peu rassurantes. Photo : Martin Ménard/Archives TCN

Et les grains?

Du point de vue des grains, la situation est encore pire, selon l’analyste principal des marchés aux PGQ. « L’Ukraine et la Russie combinées, c’est en moyenne 28 % des exportations mondiales de blé. L’Ukraine comble environ 15 % des exportations de maïs sur la planète, mais actuellement, elle n’est plus en mesure d’exporter quoi que ce soit ou presque. »

Surnommée le grenier de l’Europe, l’Ukraine exportait environ 5 millions de tonnes de grains par mois en temps normal. « Présentement, les Ukrainiens réussissent à en envoyer 10 %, soit 500 000 tonnes, par train via la Roumanie et la Pologne. Mais leur système ferroviaire date de l’Union soviétique et la largeur de leurs rails n’est pas standard au réseau en Europe. Vous vous imaginez la lenteur du processus? » souligne Ramzy Yelda.

La Russie a quant à elle la capacité d’exporter, mais les sanctions et les embargos menés à son encontre viennent pratiquement cadenasser cette option. Avec ce constat, il y aura moins d’exportations pour l’année en cours en provenance de ces deux pays. « Même dans la perspective que la guerre se termine et que les agriculteurs puissent se rendre aux champs ce printemps, l’Ukraine aura une récolte médiocre en 2022. L’agriculteur là-bas, il a besoin de diesel pour son tracteur, de semences, d’engrais, de pesticides », rappelle l’économiste.

Et advenant que la guerre se prolonge, c’est même la saison 2023 qui est en jeu. « Un conflit qui dure, ça veut dire que le marché va perdre dès cette année 55 millions de tonnes de grains (blé, mais, et orge) de l’Ukraine et de 10 à 20 millions de tonnes de blé de la Russie qui ne pourra pas sortir du pays. C’est aussi le bombardement des silos à grain et des terminaux dans les ports. Ça prend énormément de temps à reconstruire des infrastructures comme celles-là. Dépendamment de l’ampleur des dommages, même la saison 2024 pourrait être compromise », souligne-t-il.

Ramzy Yelda en revient donc à sa déclaration de départ que les pays exportateurs doivent se croiser les doigts pour que la météo 2022 permette une récolte exceptionnelle afin de combler les parts que l’Ukraine et la Russie ne pourront fournir. « Les pays les plus pauvres, en Afrique subsaharienne par exemple, qui sont dépendants de l’aide alimentaire vont paradoxalement mieux s’en sortir, car les pays occidentaux vont poursuivre leur aide. Je crains plus pour les pays pauvres d’Afrique du Nord ou d’Asie, notamment. Ça sera plus difficile pour des pays comme la Tunisie et l’Égypte. »

Quant au consommateur québécois, il ne manquera de rien sur les tablettes de son marché d’alimentation, mais il devra payer plus cher. « Le Québec est un producteur de grains et nous achetons dans l’Ouest du pays ce qui nous manque. Mais nous évoluons dans un marché mondial où les prix fluctuent en fonction de l’offre et la demande », conclut Ramzy Yelda.


Cet article a été publié dans l’édition de mai 2022 du magazine GRAINS