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Grains : plus passionnés par leurs cultures que par les chiffres

Le cliché du producteur québécois de grandes cultures frileux devant la volatilité, préférant un prix fixe à la spéculation boursière : mythe ou réalité? Deux spécialistes donnent leur avis sur la question.

Jean-Philippe Boucher, qui offre de la formation depuis une quinzaine d’années sur la commercialisation des grains, propose un portrait plus nuancé. « Un producteur, ça a de multiples facettes. Tu es un entrepreneur qui doit être bon en comptabilité, en agroenvironnement, en agronomie, en mécanique. Dans cet ensemble de tâches, la commercialisation tombe souvent en dessous de la pile. Les producteurs comprennent l’importance du marché, mais disons que ce n’est pas leur priorité. Leur passion, c’est de produire », suggère l’agronome.

Agent d’information sur les marchés aux Producteurs de grains du Québec (PGQ), Étienne Lafrance constate lui aussi que les agriculteurs locaux optent majoritairement pour la formule la moins complexe quand vient le temps de vendre leur récolte. « C’est plus simple, mais en faisant ainsi, on ne contrôle pas tous les éléments qui établissent le prix. Il y a donc de l’argent qui est laissé sur la table au final. »

Quant à l’argument qui veut que le programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA) soit une des raisons pour lesquelles les producteurs québécois sont moins orientés en fonction du marché, Étienne Lafrance le balaie du revers de la main. « Qu’on parle de l’Ontario, de l’Ouest ou des États-Unis, la grande majorité d’entre eux ferment en prix fixe. On est donc pas mal dans les mêmes eaux au Québec. »

Une analyse que rejoint Jean-Philippe Boucher, qui avait réalisé pour le compte du MAPAQ un sondage sur la question auprès d’environ un millier de producteurs en Amérique du Nord. « On a beaucoup tendance à s’autoflageller au Québec, mais en règle générale, on se compare à ce qui se fait ailleurs », souligne le formateur.

L’exception du Midwest

Le gestionnaire du site Grainwiz spécialisé dans l’actualité et l’analyse des marchés agricoles relève peut-être l’exception du Midwest américain où les plans de commercialisation sont plus fréquents chez les producteurs. « Ça s’explique par la proximité de la Bourse de Chicago. L’institution est omniprésente dans le paysage, les universités offrent de la formation, l’information est donc plus accessible. Mais si tu t’en vas en Oregon, par exemple, où il y a aussi des grandes cultures, la situation se compare au Québec. »

Jean-Philippe Boucher soulève également la question de la langue comme explication. « C’est moins vrai avec la jeune génération, mais avec les PGQ, j’ai été un des premiers à offrir de l’information sur les marchés en français. Avant, quand tu ne parlais pas anglais, tu n’avais pas toutes les informations pour prendre une décision. » 

Sans oublier que le marché haussier des derniers mois n’est pas de nature à inciter à prendre des risques, admettent les deux intervenants. « Il y a toujours un peu d’insécurité chez les producteurs. Avec les cours actuels, ils préfèrent bien souvent prendre un prix fixe et ne pas embarquer dans une bulle spéculative », rappelle Étienne Lafrance. « Dans le contexte actuel, peu importe le prix auquel tu vas vendre, tu vas faire de l’argent », renchérit Jean-Philippe Boucher.

Bernard Lepage, collaboration spéciale