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Les champs de chaque ferme présentent habituellement différents types de sol. Les essais doivent en tenir compte. Crédit photo: Marc-Alain Soucy

Les champs de chaque ferme présentent habituellement différents types de sol. Les essais doivent en tenir compte. Crédit photo: Marc-Alain Soucy

« La gestion, c’est le nerf de la guerre en agriculture » – Heinz Grogg

MASKINONGÉ — Heinz Grogg est un producteur de grandes cultures d’origine suisse-allemande arrivé au Québec en 1981. Il possède, avec son jeune frère Jean, la Ferme Grogg et Fils inc. et la Ferme Grogg Agro inc., qui offre une grande panoplie de travaux à forfait.

Les propriétaires cultivent près de 505 hectares de plusieurs productions. Ils n’ont jamais eu peur de se lancer dans de nouvelles cultures et de travailler fort. « J’en ai fait, des nuits, sur la moissonneuse », confie Heinz en souriant. Mais après 36 ans d’efforts, de projets, de succès et quelques moins bons coups, une conclusion s’est imposée à lui : on ne peut pas réussir en agriculture si on ne fait pas de la gestion sa priorité.

Quand l’équipe du magazine Grains s’est présentée au bureau de la ferme des Grogg sur le rang de la Rivière Sud-Ouest, à Maskinongé, deux écrans d’ordinateur étaient ouverts devant Heinz et il y consultait ses données. « Nous avons fait partie d’un syndicat de gestion dès le milieu des années 1980, alors que nous étions producteurs de lait. Quand notre conseiller Denis Perron est parti à son compte, nous l’avons suivi, dit-il. Ça fait 32 ans que nous travaillons ensemble; je l’appelle mon bras droit. »

Pour l’agriculteur, il est primordial d’avoir un deuxième avis quand vient le temps de se lancer dans de nouveaux projets. Et des projets, Heinz et Jean n’en manquent pas. En plus de leurs différentes cultures, ils se sont impliqués dans le transport, le séchage, le drainage, le battage, le nivelage au GPS, le commerce des grains, etc. C’est cette diversification qui fait la force de l’entreprise, estime Heinz Grogg.

« C’est une entreprise complexe, qui a beaucoup d’équipement, mais qui fait une ventilation très détaillée de tous ses postes de dépenses. Par exemple, le nombre d’heures passées par les employés sur chacune des machines est calculé précisément, rapporte Denis Perron. Les propriétaires ont bien compris la notion de fonds de roulement, ce qui leur permet de faire face aux imprévus. »

Ajoutons que même s’il ne parlait pas français à son arrivée au Québec, Heinz Grogg ne s’est pas isolé. Il a suivi plusieurs cours pour se perfectionner et a même été membre fondateur de nombreuses organisations de producteurs, dont une coopérative d’utilisation de matériel agricole, un club-conseil en agroenvironnement et Pro-Éthanol. Il s’est même impliqué de 2000 à 2014 au conseil d’administration des Producteurs de grains du Québec. Pour lui, c’était une autre façon d’être utile tout en apprenant sur son secteur d’activité. « J’ai toujours cru aux associations de producteurs, même si ce n’est pas toujours facile au Québec, où l’individualisme prend souvent le dessus », déplore-t-il.

Selon Heinz Grogg, il ne suffit pas de savoir compter en agriculture. Il faut savoir tout compter, même le salaire de celui qui rassemble les chiffres. Crédit photo: Marc-Alain Soucy

Selon Heinz Grogg, il ne suffit pas de savoir compter en agriculture. Il faut savoir tout compter, même le salaire de celui qui rassemble les chiffres. Crédit photo: Marc-Alain Soucy

Haricots canneberges

Maintenant qu’ils ont acquis une batteuse Pickett spécialement pour les haricots, les Grogg ont l’intention d’augmenter les superficies dans cette production au détriment du soya. La machine qu’a achetée Heinz d’un producteur de haricots du Midwest des États-Unis est reconnue pour prendre bien soin des grains. « C’est la seule au Québec et probablement dans tout l’est de l’Amérique du Nord, estime Heinz. Avec cette moissonneuse, nous avons réduit les pertes à 2 ou 3 % derrière la machine. Avec notre batteuse ordinaire, elles étaient de 10 %. » La machine peut battre jusqu’à 12 acres à l’heure dans de bonnes conditions. La récolte est précédée d’un passage de rotoculteur qui met les plants en andains.

Cette année, les rendements ont été de 2,5 tonnes à l’hectare. Le prix moyen des haricots canneberges varie normalement autour de 1 150 $ la tonne et peut monter jusqu’à 2 000 $ dans le bio.

Selon Heinz Grogg, la culture des haricots canneberges est très spécialisée. « On ne peut pas les semer n’importe où. Il faut les suivre de près, avoir l’œil, le doigté et être capable de prévenir les maladies, dont la sclérotiniose, qu’il faut traiter avec des applications de fongicides, résume-t-il. Ce n’est pas une bonne idée de partir en vacances pendant la production. » L’entreprise Haribec, qui achète la récolte, fait également une supervision serrée des champs.

C’est une production considérée comme écologique puisqu’elle demande peu de fertilisation (engrais spécialisés), juste ce qu’il faut d’eau et qu’elle s’intègre très bien dans les rotations de cultures. On peut également la semer plus tard et la récolter avant le soya. Elle exige cependant des terres bien drainées, bien nivelées avec un bon égouttement, selon le producteur de grains.

Le jour de la visite de l’équipe du magazine Grains, les Grogg étaient en pleine récolte des haricots. C’était parmi les derniers jours de la canicule de septembre; il faisait chaud et sec. La batteuse soulevait un énorme nuage de poussière. Des conditions de récolte idéales, selon les Grogg.

« Cette moissonneuse Pickett traite les grains de haricots canneberges  avec beaucoup de soins », fait remarquer Jean Grogg, copropriétaire  et responsable des champs. On peut la voir en action dans une vidéo  sur la page Facebook de l’entreprise Ferme Grogg Agro inc. Crédit photo: Marc-Alain Soucy

« Cette moissonneuse Pickett traite les grains de haricots canneberges avec beaucoup de soins », fait remarquer Jean Grogg, copropriétaire et responsable des champs. On peut la voir en action dans une vidéo sur la page Facebook de l’entreprise Ferme Grogg Agro inc. Crédit photo: Marc-Alain Soucy

Rotation et engrais verts

En 2017, les grandes cultures des Grogg couvrent plus ou moins 505 hectares. De cette superficie, 92 hectares sont consacrés à la culture des haricots canneberges, environ 170 hectares au maïs, près de 200 au soya, et 60 au blé d’automne. Heinz Grogg accorde une très grande importance à la rotation des cultures pour prévenir les maladies et à l’utilisation des engrais verts. Pour lui, c’est également une façon de prendre soin de la nature. « Ma ferme, c’est mon garde-manger. Je ne veux pas la maganer », dit le producteur. Celui-ci aimerait bien utiliser de nouveau le canola d’automne, mais il ne trouve pas de semences.

« Nous récoltons le blé d’automne à la fin juin, ce qui permet d’établir des engrais verts. Comme je n’ai pas de foin ni d’animaux, c’est une bonne façon d’enrichir les sols, qui profitent en plus des résidus de blé qu’on a battu, explique-t-il. Nous obtenons habituellement des rendements de six tonnes à l’hectare. Cette année cependant, nous avons eu seulement cinq tonnes à cause de la mauvaise température et de superficies inondées. »

Heinz Grogg regrette que le blé d’automne ne soit pas davantage utilisé dans les rotations au Québec. Selon lui, il offre pourtant de grands avantages agronomiques. « Si ce blé se vendait assez cher pour couvrir ses coûts de production, tout le monde en ferait », croit-il.

Maïs et soya

Les rendements en maïs et en soya des Grogg ont battu record par-dessus record au cours des trois dernières années, selon Heinz. Cette année sera plus difficile, mais les dernières semaines de chaleur de septembre ont peut-être sauvé la saison. On verra!

Le producteur croit que certains champs de soya seront très beaux, mais que d’autres auront été affectés par les surplus d’eau et le manque de chaleur dans sa région. « Ce qui a été semé tard et dans la bouette ne donnera pas de bons rendements et pas beaucoup de graines. Il y aura aussi beaucoup d’avortements dans les gousses, craint-il. De toute façon, c’est dans la balance qu’on verra ça. » Heinz est un inconditionnel des balances. Les capteurs de rendements sont un bon outil de travail, mais selon lui, pour avoir des résultats précis, il n’y a rien comme la balance. 

Une histoire de famille

C’est en 1976 que l’aventure québécoise des Grogg a pris son envol alors qu’Alfred, le frère de Heinz et Jean, a quitté la Suisse pour s’établir à Maskinongé, dans une ferme laitière. Quelques années plus tard, son père, âgé de 56 ans, voulait donner un coup de main à ses enfants. « Il ne pouvait plus prendre d’expansion en Suisse », mentionne Heinz. Il a alors décidé de vendre ses terres et de s’installer au Québec avec sa conjointe. C’est ainsi qu’en 1981, Alfred et Heinz sont devenus propriétaires d’une ferme de 399 acres et de 50 vaches avec leurs parents. Quelques années plus tard, la mère a cédé ses parts à Jean, qui s’est joint au groupe. L’entreprise laitière a grossi. La moyenne de production est passée de 4 000 kg à 10 000 kg de lait et le troupeau a connu un pic de 110 vaches. « Nous avons développé notre parc de machinerie qui était très désuet. Pour rentabiliser le tout, nous avons commencé à faire des travaux à forfait dans la région », explique Heinz Grogg.

L’heure des choix

« Quand on est jeune, on a des ambitions. C’est ce qui a amené Alfred à se séparer du groupe en 1996 pour se lancer en production porcine. Il a fallu vendre du quota et des terres. On a réduit l’activité de la ferme du tiers pour rendre ce changement possible. Il y a eu des différends, mais on s’en est quand même tous bien tirés », avoue Heinz aujourd’hui.

En 1999, à la suite d’un taillage de sabots inadéquat, l’entreprise a perdu une vingtaine de vaches. « À un moment donné, il y en avait 14 à terre qui beuglaient. Moi, je ne pouvais pas voir souffrir les animaux; c’était difficile, raconte Heinz. La production laitière a chuté; les pertes étaient énormes. C’est là que nous avons fait le choix de continuer dans les travaux à forfait et de nous tourner vers les grandes cultures. » L’entreprise a donc vendu son quota de lait et racheté des terres pour réaliser un nouveau départ.