Francis Beaulieu, Édith Lavoie et la relève, Élise et Benjamin. Photos : Maurice Gagnon
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S'abonner maintenantPionniers du semis direct depuis plus de vingt ans, Édith Lavoie et ses associés font de leurs champs un véritable laboratoire à ciel ouvert. Avec l’appui d’une agronome et d’une chercheuse d’Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC), ils testent des mélanges fourragers novateurs pour nourrir leur grand troupeau ovin, tout en prenant soin de leurs sols difficiles.
Les résultats de leurs expérimentations ont été présentés le 28 mai dernier lors de la Tournée sur les plantes fourragères au Bas-Saint-Laurent. Située à Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup, la ferme Feber S.E.N.C. se distingue dans le paysage ovin régional par la taille de son troupeau, l’importance qu’elle accorde aux pâturages et sa longue expérience du semis direct. Avec un troupeau de 1 500 à 1 700 brebis, les propriétaires Édith Lavoie et Francis Beaulieu, aujourd’hui épaulés par la relève que sont leurs enfants, Benjamin et Élise, ont bâti en vingt-cinq ans une entreprise où les décisions fourragères sont au cœur de la production. Depuis 1999, année où ils ont démarré avec 170 brebis, ils n’ont jamais cessé d’innover – et leurs prairies en sont le reflet.
« Pour produire de l’agneau, il faut produire d’abord des fourrages. C’est presque l’œuf ou la poule. Le grand défi, c’est ça », résume Édith Lavoie. Avec un aussi grand troupeau – auquel s’ajoute une centaine de béliers et entre 200 et 300 agnelles de remplacement –, les besoins en foin sont considérables : pas moins de 6 425 balles rondes de 52 pouces par année. La ferme en produit environ 5 000 sur ses terres et doit combler le reste auprès de fournisseurs externes. Ce déficit pousse la famille Lavoie-Beaulieu à chercher constamment à améliorer les rendements fourragers, autant sur le plan de la quantité que de la qualité.

Pâturage
La particularité de la ferme Feber tient aussi à l’utilisation du pâturage en production ovine, une pratique que l’agronome Lise Dubé juge encore peu commune dans le secteur. Une partie des brebis est à l’extérieur en enclos d’hivernage, tandis que les autres se trouvent en bâtiment pour l’agnelage ou l’engraissement des agneaux. Après le sevrage, les brebis retournent dehors et profitent du pâturage pour relancer leur cycle de reproduction. « Le changement d’air, on appelle ça créer un stress. Ça va mettre la brebis en production », explique Édith Lavoie.
Sur cette ferme, les prairies ne sont donc pas seulement des champs à foin, elles font partie intégrante de la régie du troupeau. L’objectif, pour Édith Lavoie, est clair. « Trouver des plantes appétentes avec beaucoup de regain et que les moutons transforment bien. » Autrement dit, il faut des plantes capables de pousser dans des sols exigeants, de fournir un bon rendement, d’offrir une valeur alimentaire intéressante et, surtout, d’être consommées par les animaux.
Depuis quelques années, la ferme a revu ses mélanges fourragers. La luzerne y occupe maintenant une place centrale. Dans certains mélanges, elle représente environ 75 % de l’implantation, avec deux types de luzerne : une à racines pivotantes et une à racines traçantes. Cette combinaison vise à mieux s’adapter aux variations de sols et de drainage. La ferme tend aussi à réduire la place du trèfle dans ses mélanges. Mme Lavoie évoque la présence de phytoestrogènes, des composés naturels de certaines plantes qui peuvent interférer avec la reproduction des brebis.
Autour de cette base de luzerne, la ferme et ses partenaires testent différentes graminées et plantes complémentaires : fléole, brome, fétuque, dactyle, alpiste roseau, lotier, chicorée et plantain lancéolé. L’idée est d’augmenter les rendements, mais aussi de diversifier les prairies pour les rendre plus résilientes.
Des sols capricieux
Lise Dubé décrit les sols de type Chapais de la ferme comme des sols naturellement peu fertiles, parfois difficiles à drainer, qui demandent des amendements constants. « Moi, dit-elle, j’appelle souvent ce sol-là “sol pas beaucoup de mémoire”. » Le travail se fait donc sur plusieurs fronts : améliorer le pH, soutenir la fertilité, apporter de la matière organique et maintenir une structure favorable à la croissance des fourrages.
Adopté au début des années 2000, le semis direct fait partie de cette stratégie de longue haleine. À l’époque, la pratique était encore loin d’être la norme dans la région. « Dans le temps, on était un peu fou de faire ça. Maintenant, c’est normal, c’est correct », raconte Édith Lavoie. Pour Lise Dubé, cette constance a permis à la ferme de bâtir une réelle expertise et de faire évoluer ses méthodes d’implantation au fil des ans.
Laboratoire vivant
Les essais réalisés à la ferme s’inscrivent aussi dans le Laboratoire vivant – Racines d’avenir, une initiative pancanadienne d’innovation et de recherche agroenvironnementale coordonnée au Québec par l’Union des producteurs agricoles. Financé par le programme Solutions agricoles pour le climat d’Agriculture et Agroalimentaire Canada, le projet se déroule de 2023 à 2028 et vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole, tout en augmentant la séquestration du carbone. Dans cette approche de laboratoire vivant, les producteurs, agronomes et chercheurs codéveloppent et testent des pratiques directement à la ferme, en conditions réelles.
Cette approche prend la forme de bandes d’essais implantées dans les champs. Julie Lajeunesse, chercheuse à Agriculture et Agroalimentaire Canada, accompagne les travaux. « Elle est l’une des deux fermes chez qui on a pu faire des semis en 2024 », dit-elle au sujet de la ferme d’Édith Lavoie. Un premier essai a été réalisé en trois bandes avec différents mélanges. En 2025, une quatrième bande a été ajoutée, notamment pour comparer le plantain lancéolé à la chicorée.

La chicorée a rapidement attiré l’attention. Édith Lavoie ne cache pas sa surprise devant cette plante qu’elle connaissait peu. La plante s’est montrée vigoureuse, haute, rapide à pousser, avec un bon comportement en association avec la luzerne. « Quand on a roulé les balles, on sentait dans la rouleuse qu’il y avait du stock », ajoute-t-elle.
Les premiers résultats présentés sur le terrain appuient cette impression. Julie Lajeunesse rapporte des rendements de 3,4 tonnes de matière sèche dans une première bande, 2,7 tonnes dans une deuxième, et 5,5 tonnes dans la troisième bande avec chicorée. Les analyses disponibles indiquent aussi « 2 % de plus de protéine brute avec la chicorée comparativement au mélange du producteur », ainsi que près de 8 % de plus de glucides non fibreux. Certaines données, notamment sur la digestibilité, restent toutefois à compléter. Elle ajoute en outre que « les résultats sont préliminaires et [que] deux autres années seront nécessaires afin de déterminer la persistance, la productivité et la qualité nutritive des différents mélanges. »
La prudence demeure donc de mise. La chicorée impressionne, mais son comportement à plus long terme doit encore être observé. « La première année, c’est bon, la deuxième année, c’est bon, mais la troisième, qu’est-ce qui arrive? » demande Édith Lavoie. Si la plante prend beaucoup de place au départ, il faudra vérifier si elle laisse suffisamment d’espace aux autres espèces pour assurer la pérennité
du mélange.