Chaque année, depuis 23 ans, Réjean Labbé moud plusieurs tonnes de farine à la manière de nos ancêtres de la Nouvelle-France.
Tel que publié dans La Terre de chez nous

Meunier tu dors, ton moulin bat trop vite

Depuis plus de 250 ans se dresse, sur les abords du ruisseau Le Bras, le moulin de la Seigneurie des Aulnaies. Vestige de l’époque de la Nouvelle-France, ce moulin est l’un des derniers endroits de la province où l’on fabrique de la farine à la manière de nos ancêtres.

15 juillet 2010
par Julie Mercier - Vie Rurale

En 1656, le roi de France concède au riche marchand Nicolas Juchereau la Seigneurie des Aulnaies, sur la côte du fleuve Saint-Laurent à l’est de Québec. À cette occasion, le surintendant du roi remet symboliquement à M. Juchereau un tamis pour le grain puisqu’en échange de ce domaine convoité, le seigneur a l’obligation de le développer, notamment en y exploitant un moulin pour ses censitaires. Ces derniers, des locataires qui doivent cultiver la terre, ont l’obligation de faire moudre leurs grains au moulin seigneurial. Le droit de mouture leur coûte un minot sur 14, l’équivalent d’un sac d’une soixantaine de livres. Il faudra cependant attendre une centaine d’années après la fondation de la Seigneurie, soit en 1739, pour voir s’élever le premier moulin à eau. Construit d’abord en bois, le monument échappera au saccage des Anglais lors de la Conquête. L’envahisseur marche alors vers Québec en incendiant toute la Côte-du-Sud, sur son passage, de Montmagny à Rivière-du-Loup.

Comme tous les moulins érigés sous le régime seigneurial, celui de Saint-Rochdes-Aulnaies est « banal ». « Banal vient du mot germanique ban qui signifie obligation », explique Réjean Labbé, le meunier qui veille littéralement aux grains depuis 23 ans. Le moulin de la Seigneurie des Aulnaies possède l’une des plus grandes roues à godets encore en activité au Québec. Malgré ses 24 pieds de diamètre, la roue peut effectuer jusqu’à cinq tours à la minute! « La roue fonctionne avec le poids de l’eau plutôt qu’avec la force du courant, ce qui est plus économique en eau », indique ce gardien de la tradition.

Le fil du grain

Le moulin transforme des grains biologiques depuis une douzaine d’années et possède la certification Écocert. Le meunier s’approvisionne auprès de producteurs de grandes cultures biologiques de Saint-Roch-des-Aulnaies et des villages des alentours. Il moud quatre variétés de grains : le blé dur pour la farine tout usage, le blé mou pour la farine à pâtisserie, le seigle et le sarrasin. Avant de moudre le grain, Réjean emprunte le chemin de la rivière afin d’ouvrir la trappe à guillotine qui retient l’eau au barrage. Celle-ci s’engouffre rapidement vers le moulin où le larron (voleur d’eau) la refoule avant qu’elle n’actionne la roue. « Le meunier n’est plus très jeune et l’eau arrive au moulin avant lui! 

C’est un système de sûreté », blague Réjean. Le grain entreprend sa transformation dans la trémie, un grand entonnoir où s’entassent jusqu’à 500 livres de grains, soit une heure de travail. Il s’écoule ensuite par le trémion et l’oeillard puis arrive aux meules. La première pierre fixe porte le nom de dormeuse tandis que l’autre meule est qualifiée de travailleuse. Chacune pèse entre 2000 et 4000 livres! Tout au long du processus, le meunier doit surveiller attentivement trois éléments : le débit des grains, la distance entre les meules et la vitesse de la roue, qui dépend de l’ouverture de la vanne au barrage. « Il ne faut pas dormir, met en garde Réjean. Il n’y a pas un meunier qui moud pareil parce qu’un moulin c’est opéré par les sens. Ici, on moud avec l’ouïe, l’odorat et le toucher », ajoute-t-il.

Une fois moulu, le blé se retrouve dans le bluteau, un meuble qui sert à tamiser (bluter) la farine en cinq composantes : la fine fleur, la farine à pain, le gru blanc (amidon), le gru rouge (germe) et le son (fibre et minéraux). La farine blanche et celle de blé entier sont obtenues en mélangeant différentes proportions de ces cinq ingrédients. À l’époque, les seigneurs se réservaient la fine fleur puisque son blanc éclatant était signe de richesse. En réalité, il s’agit de la partie la moins nutritive! « Le seigneur restait de la même couleur que sa farine! » s’esclaffe Réjean.

Ramener un petit bout d’histoire

Depuis sa construction, le moulin n’a jamais arrêté de fonctionner. Avant que la municipalité de Saint-Roch s’en porte acquéreur au milieu des années 70, il servait à la fabrication de moulée pour animaux. En plus du moulin, le site abrite un manoir et ses dépendances, tous des monuments classés historiques par le gouvernement du Québec. Le manoir fut érigé entre 1850 à 1853. Abandonné aux pillards et aux squatters dans les années 60, le manoir fut restauré de main de maître. Il sert aujourd’hui de Centre d’interprétation du régime seigneurial, qui fait revivre le quotidien des premiers habitants de la Nouvelle-France, un peuple de pêcheurs et d’agriculteurs courageux et travaillants. « Nous avons tout sur un même site. Il y a autant le volet agrotouristique et historique, deux volets importants du Québec », indique la directrice générale du domaine, Chantale Lacoste. En plus de visiter le manoir et le moulin où ils peuvent suivre le fil du grain, les visiteurs peuvent arpenter les jardins anciens, la roseraie ou le chemin de la rivière qui mène au barrage. Ils peuvent également casser la croûte au bistro, en s’attablant à la terrasse qui offre une vue imprenable sur le moulin ou tout simplement repartir un pain sous le bras.