Du poisson comme fertilisant
Raynald Synnett, un agriculteur gaspésien, fertilise une partie de ses terres aux résidus de poissons. Un engrais gratuit, qui triple sa récolte, rapporte-t-il. Le retour à cette pratique, courante il y a 100 ans, fait aussi l’affaire des usines, qui épargnent les coûts d’enfouissement facturés au dépotoir.
Fin mai, dans un champ de Madeleine. Au volant de son tracteur, Raynald Synnett traîne son épandeur à fumier, transformé en épandeur à… poisson. Des peaux de morues, des carapaces de crabes et parfois un sébaste entier volent au-dessus de son champ. Dans l’heure qui suit, M. Synnett labourera sa terre pour enfouir les déchets de poissons, en provenance de l’usine de Cloridorme, un village voisin. Dès qu’il fera beau, il sèmera du millet japonais, en vue d’une récolte de fourrage pour ses vaches.
Les 60 vaches et veaux de M. Synnett ne produisent pas assez de fumier pour fertiliser ses terres. L’agriculteur n’a pas les moyens d’acheter des engrais minéraux. Les résidus de poissons sont donc les bienvenus. L’an dernier, cet engrais naturel a fait exploser le rendement de ses champs, assure M. Synnett. « Les quantités de foin triplent. Et c’est bon pour trois ans! »
L’expérience est supervisée par la firme Terre-Eau, de Mont-Joli. Foulard sur le crâne et gants aux mains, son PDG Louis Drainville prélève des échantillons de poissons dans chaque bac de déchets. Les scientifiques d’Agriculture Canada évalueront leur composition chimique, pour estimer les doses de résidus nécessaires. Terre-Eau reviendra à Madeleine en août pour vérifier le rendement des sols.
Une tradition
Les ancêtres des Gaspésiens ont longtemps engraissé leurs terres aux algues et aux déchets de poissons et de crustacés, quand ce n’est pas aux poissons entiers. Même si les engrais minéraux ont peu à peu pris la place des produits de la mer, « ça n’a jamais arrêté de se faire, mais à plus petite échelle, précise Louis Drainville. On ne réinvente pas la roue. On refait l’exercice, en tenant de la réalité actuelle ».
M. Drainville croit que tous les agriculteurs gaspésiens auraient intérêt à faire comme Raynald Synnett, pour pallier le manque de fumier en Gaspésie. « Si toutes les ressources de transformation de produits marins étaient valorisées sur les sols gaspésiens, on injecterait l’équivalent d’un demi à un million de dollars en coût d’engrais de synthèse », illustre-t-il.
Sur l’autre versant de la péninsule, à Sainte-Thérèse-de-Gaspé, l’expérience est aussi en cours. Les usines Dégust-Mer et E. Gagnon et Fils amènent leurs déchets de crabes et de homards à six agriculteurs du secteur. « On a trouvé une solution permanente, écologique et logique », se réjouit Bernard Lacroix, directeur général d’E. Gagnon et Fils.
Plus cher
Les nouveaux règlements du gouvernement du Québec sur l’enfouissement des déchets, plus stricts, ont obligé l’usine dirigée par M. Lacroix à fermer son dépotoir privé. Pour envoyer ses résidus au dépotoir municipal de Gaspé, le plus proche lieu d’enfouissement réglementaire, il en coûterait cinq fois plus cher à E. Gagnon.




