Gilles Audette
Jean-Marc Dubuc
André Pion
Un fongicide à double action est utilisé pour garder le feuillage en santé et prévenir l’action du Fusarium.
Voici la table à gravité utilisée à Saint-Polycarpe
Voici le semoir Lemken acquis par Agri-Fusion.
Plusieurs boulangeries vendent du pain fabriqué à partir du blé québécois. C’est le cas chez Première Moisson à Brossard.
Tel que publié dans Grandes Cultures

Dossier Grandes cultures :

Des producteurs donnent la recette du succès pour obtenir du blé pour la consommation humaine.

28 avril 2011
par Martin Ménard - Cultures

Depuis 2008, la qualité du blé fourni par les producteurs de la Montérégie décline. Si bien qu’en 2010, de toutes les récoltes livrées par les producteurs montérégiens à la Fédération, seulement 5 % ont réussi à se classer pour la consommation humaine. Différents facteurs expliquent cette situation, mais plutôt que de s’attarder aux points négatifs, examinons les trucs de certains producteurs qui réussissent à récolter du blé répondant aux normes de qualité en Montérégie.

Jean-Marc Dubuc, Saint-Isidore

« La clef du succès pour moi, c’est d’avoir une terre drainée et de semer tôt. Très tôt. Dès le moment où le sol peut supporter le tracteur, je suis dans le champ. Je me rappelle même avoir semé un 5 avril alors que certaines zones du champ, à l’orée du bois, étaient encore recouvertes de neige. Si tu attends, la floraison risque de coïncider avec les chaleurs de l’été, et c’est souvent à ce temps de l’année que les maladies se développent. »

Pour semer précocement, M. Dubuc n’effectue pas de travail de sol. Il sème directement dans un retour de soya. « Travailler le sol alors qu’il est encore frais crée des mottes. Pour gagner du temps, j’utilise un semoir à semis direct avec tasse-résidus et je sème à une profondeur de quatre centimètres. Le blé tolère bien une implantation dans un sol humide et froid, il faut en profiter. » Année après année, la récolte de M. Dubuc est vendue pour l’alimentation humaine, une réussite qui va parfois au-delà des techniques culturales. « Si leur blé est déclassé, je conseille fortement aux producteurs de le faire évaluer par une tierce personne. C’est un petit déboursé qui peut rapporter beaucoup… »

André Pion, Bedford

« Le blé de consommation humaine, c’est pratiquement une culture maraîchère, affirme André Pion. Pour se classer, il faut effectuer beaucoup de suivi et utiliser tous les moyens nécessaires. Par exemple, nous appliquons des fongicides depuis quelques années et l’effet est positif. Avec ce produit, les plants sont en meilleure santé, la paille est de meilleure qualité et les rendements, plus élevés. » Ce producteur appuie ses dires par des parcelles témoins où les fongicides ne sont pas appliqués. En 2009, les rendements des zones ayant reçu des fongicides se sont avérés 27 % supérieurs à la zone non traitée. Le taux de vomitoxines y était de 2,77 ppm comparativement à 5 ppm. De même, les cultures ayant reçu le fongicide affichaient un taux de grains fusariés de 4,9 contre 9,1 pour la partie sans fongicide. Les chiffres sont moins impressionnants pour 2010. Néanmoins, un rendement supplémentaire de 18 % a été enregistré pour les récoltes traitées aux fongicides, comparativement à celles qui ne l’étaient pas. Le taux de vomitoxines y était de 0,8 ppm contre 1,8 ppm dans la zone non traitée. De son côté, le taux de fusariose était pratiquement demeuré le même à 0,81. « Appliqués au bon moment, les fongicides abaissent le taux de mycotoxines, mais ne l’amènent pas à zéro. L’application de ce produit ne garantit donc pas la qualité. Toutefois, si nous calculons tout l’investissement que représente un champ en culture, 74 $ l’hectare pour les fongicides, ça vaut le coût », estime M. Pion.

Sur la foi de ce producteur, la vigilance est à l’honneur lorsqu’il est question du moment d’application. « La beauté et la laideur des fongicides : il n’y a qu’une seule journée dans l’été pour les employer. Bien que les avertissements phytosanitaires soient assez précis, mieux vaut évaluer soi-même et quotidiennement la progression du blé. Le moment venu, ce n’est plus le temps d’aller acheter le produit ou de vérifier l’état de l’arroseuse, tout doit déjà être prêt pour l’intervention », insiste-t-il. Pour qu’une application soit réussie, les semis doivent avoir une grande uniformité. « Si certaines plantes ont du retard, elles n’atteindront pas les stades de développement en même temps que les autres, compromettant l’efficacité du fongicide et celle des récoltes. Prendre la peine de descendre du tracteur pour vérifier la profondeur des semis n’est pas une perte de temps, mais un investissement. »

En dépit des efforts qu’un producteur consent à déployer pour ses cultures, et malgré sa rigueur, c’est la météo qui a le dernier mot. Dans ce cas, il existe un moyen ultime pour classer la récolte. « En 2009, notre taux de fusariose était trop élevé, à 4,9 %. Nous avons décidé de maximiser les gains en achetant un cribleur rotatif. J’évalue que nous l’avons payé dès la première année. Le processus est lent, huit tonnes à l’heure, mais notre récolte a été vendue pour l’alimentation humaine. De plus, en enlevant les matières étrangères, nous avons eu droit à la prime de 6 $ la tonne! »

Gilles Audette, Saint-Polycarpe

En 2009, l’entreprise Agri-Fusion, dont Gilles Audette est copropriétaire, a cultivé 600 hectares de blé biologique et obtenu un rendement de 3,8 tonnes à l’hectare. Élément digne de mention : près de 100 % de cette récolte a été classée pour l’alimentation humaine. En 2010, ce pourcentage atteignait 75 %. « Dans le bio, nous avons beaucoup moins de problèmes de fusariose. Est-ce lié au fait que nous n’utilisons pas de pesticides? », s’interroge d’emblée M. Audette. « Tout de même, nous prenons tous les moyens pour contrer la contamination du grain par les mycotoxines. La récolte s’effectue tôt alors que le blé est à 20 % d’humidité. De plus, les moissonneuses sont ajustées avec une ventilation très élevée. Cela peut engendrer des pertes, mais celles-ci sont principalement constituées de grains légers. Et qui dit grains légers dit souvent grains fusariés. » Cette logique de récolter le plus tôt possible implique corollairement de maximiser la croissance des plants. « Les vrais spécialistes des céréales, ceux qui effectuent le plus de recherche et de développement, sont en Europe, lance Gilles Audette. Nous avons fait l’acquisition d’un semoir pneumatique Lemken de 72 rangs dont la particularité est de semer à un intervalle de 12,5 centimètres (5 pouces). Semer plus serré entraîne un meilleur contrôle des mauvaises herbes, mais surtout des rendements supérieurs de 5 à 6 %. Étant pneumatiques, les unités de semis sont plus précises; un élément crucial, car la compétition intraespèce et celle avec les mauvaises herbes influencent énormément les performances. Un exemple de compétition intraespèce : le blé qui a été semé correctement sera au stade cinq feuilles en juin tandis que celui semé trop profondément n’aura atteint que le stade trois feuilles. Ce dernier continuera d’être dominé et, par conséquent, l’épi qu’il développera sera plus petit ou même inexistant. De plus, son stade de maturité sera décalé. » Comme autre facteur qui conduit à une croissance hâtive se trouve le réchauffement du sol. « Nous avons réalisé plusieurs essais en semis direct et nous ne pouvons pas éliminer les labours. Même le chisel s’est révélé moins performant pour le réchauffement du sol, mais aussi pour le contrôle des mauvaises herbes. Nous avons effectué différents relevés comparatifs : dans un champ labouré, le blé avait atteint cinq ou six feuilles alors que dans le champ ayant été travaillé au chisel, il était au stade quatre feuilles. La différence est considérable », note-t-il.

Élisabeth Vachon, Agronome

Spécialiste de la production de blé, Élisabeth Vachon conseille 180 producteurs à travers toute la province, pour un total de près de 8000 hectares en culture de blé. De fait, elle oeuvre pour Les Moulins de Soulanges, une entreprise qui a acheté 20 000 tonnes de blé de consommation humaine des agriculteurs québécois en 2010. L’entreprise est en croissance, d’où le mandat de l’agronome d’offrir des conseils qui permettront aux agriculteurs d’améliorer leurs performances et de les intéresser à cultiver du blé. En 2009, 60 % des récoltes de ses producteurs ont été classées pour la consommation humaine, tandis qu’en 2010, elles ont atteint 85 %. Pour Élisabeth Vachon, le succès réside dans cinq facteurs clés, qu’elle recommande ici à l’intention des producteurs.

Une terre qui s’égoutte bien. « Que ce soit par des travaux de nivellement, ou une pente naturelle, l’eau ne doit pas demeurer emprisonnée dans des cuvettes. D’une part, le blé y poussera difficilement et sera de maturité inégale, d’autre part, les cuvettes se révèlent des zones d’humidité idéales au développement des champignons. Parfois un peu de vent suffit pour que le champ tout entier soit contaminé par le Fusarium. »

Le taux de semis. Mme Vachon insiste sur ce facteur : « Une surpopulation favorise les maladies et la verse, tandis qu’un taux de semis trop faible diminue le rendement, augmente les problèmes de mauvaises herbes et favorise le développement non souhaitable de plus d’un épi par plant. » Ces notions sont connues, mais Mme Vachon affirme que les populations réelles n’atteignent souvent pas la recommandation de 450 000 plants à l’hectare. Elle souligne que comme les cultivars n’ont pas tous la même taille, il importe de ramener le poids aux 1000 grains et d’ajouter 25 % à la quantité de semences afin d’arriver au taux recommandé, qui peut varier entre 175 et 200 kg à l’hectare.

La précision des semis constitue la troisième recommandation de l’agronome. « Le blé semé correctement à environ 3,5 cm de profondeur sort de terre après dix jours. Semé trop creux, par exemple à huit centimètres, il prendra 20 jours. Cette période « de travail » supplémentaire épuise graduellement ses réserves. Lorsqu’il perce enfin la terre, affaibli, il pousse plus chétivement, ce qui entraîne un taux de verse accru. Bref, le producteur a avantage à ce que ses semis soient effectués uniformément et à la bonne profondeur : 2,5 cm dans l’argile et 4 cm dans un loam ou loam sablonneux. » Un semoir bien ajusté est également essentiel aux yeux d’Élisabeth Vachon. Mais selon elle, la précision des semis se prépare à l’automne. « Si la charrue ou le chisel sont mal ajustés, ou si des pièces sont plus usées à certains endroits, la profondeur du travail de sol ne sera pas égale. J’ai vu des champs où les labours variaient de plus de cinq centimètres de profondeur d’un rang à l’autre. Cela influence la percolation de l’eau et l’uniformité des semis. » Évidemment, le vibroculteur doit également être examiné pour cette même raison. Concernant le travail du sol, Mme Vachon révèle que certaines techniques rendent les récoltes de blé plus sujettes au déclassement. « Les résultats que j’ai compilés indiquent que la technique des labours est celle qui engendre le moins de mycotoxines. Les champs labourés contiennent en moyenne 2 ppm de vomitoxines. L’utilisation du chisel fait grimper cette moyenne à 3,4 ppm. Finalement, les champs en semis direct depuis plus de cinq ans ont une moyenne 2,9 ppm. » Ces résultats démontrent toutefois que les champs récemment convertis au semis direct affichent une moyenne élevée de 4 ppm. « En Montérégie, les producteurs qui cultivent du blé appliquent souvent une rotation maïs-soya-blé. Lors des premières années en semis direct, les résidus de maïs se dégradent plus lentement et persistent encore au moment de la culture du blé. Ces résidus de maïs renferment des spores de Fusarium et deviennent des foyers majeurs d’infestation de mycotoxines. »

Gare aux herbicides! Sans vouloir créer de polémique, Élisabeth Vachon constate une tendance négative quant à l’utilisation répétée de glyphosate. « Les récoltes de blé se font plus souvent déclasser lorsqu’elles proviennent de champs où des glyphosates sont utilisés en abondance dans les rotations, et ce, autant en Montérégie que dans les autres régions. Cela renforce mes convictions que nous pouvons obtenir de meilleurs résultats sans pesticides. Je ne suis pas contre les herbicides, mais je constate qu’il y a un avantage monétaire et commercial pour les producteurs à ne pas les utiliser. »

Récolter tôt. Sans surprise, Mme Vachon recommande de récolter tôt. En Montérégie, elle parle d’un pourcentage d’humidité entre 17 et 18 %. Concernant le Bas-Saint-Laurent et le Lac-Saint-Jean, la récolte hâtive, entre 19 et 20 %, ne vise pas à prévenir un mauvais taux de mycotoxines, mais plutôt à obtenir un indice de chute intéressant. « Dans les deux cas, il s’avère payant de sécher son blé », conclut-elle.

Le parent pauvre

En Montérégie, le blé est souvent perçu comme le parent pauvre des cultures. On l’utilise principalement pour des travaux amélioratifs et, de l’avis de plusieurs experts comme Élisabeth Vachon, cela conduit à un certain laisser-aller quant à la régie de culture. « Quand j’ai commencé à accompagner les producteurs de blé, plus de 75 % des champs étaient semés trop profondément, inégalement, dans les mauvaises herbes bisannuelles, etc. Aujourd’hui, les producteurs sont plus conscientisés et je remarque beaucoup d’amélioration. Le climat, surtout en Montérégie, rend la production de blé de consommation humaine plus difficile, mais c’est possible de livrer un produit conforme aux normes de qualité. La preuve : certains réussissent bien. »